Tchad, berceau de l'humanité ?

Avec Australopithecus bahrelghazali (Abel) et Sahelanthropus tchadensis (Toumaï), deux fossiles d'hominidés, le Tchad est un berceau potentiel de l'humanité.

Toumaï, l'aventure humaine

chronique des découvertes d'Abel et de Toumaï

English site : Chad, Cradle of Humanity ?
voir aussi : les impacts de météorites au Borkou et dans l'Ennedi (Tchad)

2001 07 31 Le Figaro

Le hasard du passage au Tchad début juillet 2001 de Fabrice Nodé-Langlois, alors chef du Service science du Figaro, pour documenter son article sur le lac Tchad dans la série estivale que consacrait ce journal aux grands lacs et fleuves du monde, a fait le 31 juillet 2001 de ce grand quotidien le premier média à informer ses lecteurs de cette découverte.

2001 07 31 Le Figaro Tchad berceau...

La découverte de Toumaï le 19 juillet 2001 n'est pas le fait du hasard ou d'un coup de chance inouïe d'un petit groupe errant dans le désert. C'est le fait d'une quête minutieuse, année après année, par un géographe, docteur d'Etat, fréquentant les zones sahéliennes et sahariennes depuis 1969. Un travail incessant reposant sur une cartographie systématique des sites, l'étude des photographies aériennes (Google Earth n'existait pas encore au début des recherches et il ne fournit toujours pas de scènes détaillées de l'ensemble du Djourab) et l'analyse de la géologie et de la morphologie de la région devait permettre de trouver un hominidé si celui-ci était à l'affleurement. Cette découverte fut faite le 19 juillet 2001 par un groupe de quatre hommes, en service au Centre National d'Appui à la Recherche du Ministère de l'Enseignement Supérieur de la République du Tchad, groupe dirigé par Alain Beauvilain. (voir 'les missions scientifiques' et les 'participants aux missions scientifiques').

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2002 07 11 Le Figaro Une

LE FIGARO

11 mars 2003,  page 26

DOCUMENT Le 19 juillet 2001, un Français et trois Tchadiens découvrent notre plus vieil ancêtre. En exclusivité, extraits et photos de leur récit.

TM 266 8 h Toumai? face francais

Le crâne de Toumaï, vieux de plus de 6 millions d'années, tel qu'il était lors de sa découverte, et jamais présenté au public, coiffé d'une croûte de grès noirci par le manganèse (Photo Alain Beauvilain, droits réservés)

La vraie histoire de Toumaï

Fabrice Nodé-Langlois

Il y avait Lucy, notre grand-mère à tous. Il y a aujourd'hui Toumaï. Son crâne fossilisé complet, vieux de plus de 6 millions d'années, a fait en juillet dernier la une de la revue scientifique britannique de référence, Nature, mais aussi des médias du monde entier. Un nouveau candidat au titre de plus vieil ancêtre de l'homme venait d'être baptisé. Le nom scientifique de cette nouvelle espèce découverte un an plus tôt: Sahelanthropus tchadensis, en référence à ces hominidés qui vivaient, 3 millions d'années avant Lucy, dans le désert du Tchad, à 2 500 km à l'ouest de la vallée du Rift, considérée jusqu'alors comme le berceau de l'humanité.
Le papa scientifique de Toumaï est un Français, Michel Brunet. Le sourire de ce barbu de l'université de Poitiers s'est aussi affiché l'été dernier dans la presse mondiale. Pour ce paléontologue, déjà découvreur en 1995 de la mâchoire d'Abel, premier australopithèque mis au jour en Afrique de l'Ouest, Toumaï consacre une carrière menée avec ténacité et persévérance des vallées afghanes jusqu'au Cameroun. Pour le public, mais aussi nombre de journalistes, pas de doute, c'est le vaillant poitevin qui a découvert le crâne de Toumaï.
Les lecteurs du Figaro savent que la réalité historique est autre (1). C'est le volet humain de cette aventure que raconte l'ouvrage publié après-demain par les éditions La Table Ronde (2). L'auteur n'est pas Michel Brunet, mais l'un des acteurs de la découverte sur le terrain, Alain Beauvilain.
Ce 19 juillet 2001, lorsque le crâne sombre de l'hominidé fut aperçu dans les grès du Djourab, Michel Brunet, chef de la mission franco-tchadienne de paléontologie, était à Poitiers. Ce jour-là, dans la fournaise du Sahara, l'expédition de prospection de sites fossilifères, réduite au minimum, ne rassemble que deux voitures et quatre hommes: trois Tchadiens, Ahounta Djimdoumalbaye, Fanoné Gongdibé, Mahamat Adoum, et un Français, Alain Beauvilain. C'est le jeune Ahounta, licencié de l'université de N'Djamena, spécialiste du tri de dents fossiles minuscules, qui a trouvé Toumaï.
Michel Brunet, à plusieurs reprises, a qualifié Ahounta de «meilleur chasseur de fossiles de l'équipe». Malgré cette reconnaissance, lui et surtout ses trois compagnons seront largement occultés du dossier de presse de présentation de la découverte, diffusé en juillet 2002. Et, plus largement, presque gommés de l'histoire.
Alain Beauvilain, géographe, auteur d'une thèse sur le nord du Cameroun, est de ces coopérants qui ont l'Afrique dans la peau. Après avoir enseigné à l'université de Yaoundé de 1978 à 1989, il a été en poste à N'Djamena. Il est tombé amoureux du désert tchadien, si longtemps interdit à la science par la guerre et les mines, et y a organisé vingt-huit expéditions, de prospection de fossiles pour la plupart.
La première partie de Toumaï, l'aventure humaine nous plonge dans le Djourab brûlant, ce 19 juillet 2001. Avec simplicité, le géographe raconte l'émotion de la première rencontre avec l'Ancêtre. Il détaille aussi comment lui et ses camarades emballent les fossiles dans du papier hygiénique, ou recyclent les bouteilles d'eau minérale pour protéger les plus petits échantillons, comment les véhicules s'ensablent, ou s'embourbent lorsque la pluie, aussi rare que violente, inonde le Sahara. Alain Beauvilain remonte ensuite à la genèse de la découverte, et rappelle dans quelles circonstances il a invité, en janvier 1992, Michel Brunet, qui chassait le dinosaure au Cameroun, à donner une conférence à N'Djamena. En janvier 1994, le paléontologue de Poitiers effectuait sa première expédition dans le désert tchadien. Le nord du pays est dépeint par l'auteur comme un patrimoine naturel et humain aussi méconnu que fascinant, avec ses cratères volcaniques géants et ses peintures rupestres uniques.
La deuxième partie de l'ouvrage est moins exaltante. Elle montre cependant à quel point une découverte de l'envergure de celle de Toumaï est le fruit de la patience et de la persévérance, et combien l'homme doit rester humble face au désert. En géographe, Beauvilain explique comment le vent et le sable dévoilent et recouvrent les strates fossilifères, et comment il a appris à lire progressivement ce Djourab qu'il aime tant. L'ancien «assistant technique» des missions franco-tchadiennes de paléontologie se garde bien de trancher dans le débat de spécialistes qui s'interrogent sur l'identité de Toumaï: ancêtre de l'homme ou guenon ancêtre des gorilles? Cette controverse est juste effleurée.
Dans les mois qui suivent la découverte de Toumaï, l'ambiance sur le terrain va se gâter. Lors du premier retour sur le site «TM266», en octobre 2001, deux chercheurs de Poitiers sont venus s'ajouter au quatuor des découvreurs. Un jour, alors qu'ils passent le champ fossilifère au peigne fin, Beauvilain fait remarquer à l'un de ces scientifiques venus de France qu'il est passé au milieu de dents d'un grand herbivore, le déinothère, sans les voir. «Si tu savais ce qu'on raconte sur ton dos, tu ferais comme moi: passer sans voir. Laisse les paléontologues trouver les fossiles», lui dit-on. Tout est là. Le géographe, qualifié de «préposé» dans un courrier de Michel Brunet, narre ensuite les péripéties qui ont précédé l'annonce médiatique de l'été dernier. Pour finir sur une note amère: «Je quitte, en famille, le Tchad le 31 décembre 2002, après avoir travaillé vingt-quatre ans en Afrique centrale. Le professeur Michel Brunet arrive à N'Djamena le 5 janvier 2003. Ce sera sa septième mission dans le désert. Une photographe le rejoint le 12. Munis d'une copie de Toumaï, ils partent le 14 pour découvrir TM266...»

Géochroniques

Bulletin de la Société Géologique de France et du Bureau de Recherches Géologiques et Minières, juin 2004.

Toumaï, l’aventure humaine

Cette aventure, c’est avant tout celle de l’auteur, géographe travaillant en Afrique depuis trente ans, et qui a beaucoup œuvré pour la promotion des sciences naturelles au Tchad. Une grande partie de ce livre est consacrée à ses missions sur le terrain dans le milieu hostile du désert tchadien, confronté aux températures extrêmes, à la difficulté des déplacements, aux tempêtes de sable, aux défaillances du matériel. Malgré tous ces obstacles, la grande satisfaction que procure la découverte est souvent au rendez-vous, et Alain Beauvilain sait en parler sans emphase inutile.
Si l’aventure se termine plutôt mal pour l’auteur, ce n’est pas à cause d’un environnement inhospitalier, mais bien du fait de la nature humaine dans certains de ses aspects peu attrayants. Lorsque les recherches paléontologiques prennent leur essor au Tchad dans les années 1990 ­ et Alain Beauvilain a bien contribué à cet essor ­ notre géographe constate que la cohabitation avec certains paléontologues venus de France ne sera pas aussi aisée qu’elle le fut avec des géologues, lorsqu’il s’agissait d’explorer les volcans du Tibesti ou les cratères météoritiques perdus au milieu du désert. Lorsque les enjeux scientifiques montent avec la découverte de reste d’hominidés, l’atmosphère de travail se dégrade, alors que se font jour les abus de pouvoir, la discourtoisie, la manie du secret. Le 19 juillet 2001, lors d’une mission sur le terrain avec trois Tchadiens, l’un d’entre eux, Ahounta Djimdoumalbaye, étudiant en sciences naturelles, découvre le crâne bien conservé d’un archaïque hominidé, qui deviendra mondialement connu sous le nom de Toumaï (puisqu’une mode discutable veut qu’on donne des surnoms aux spécimens paléontologiques), et qui sera présenté comme le plus ancien représentant connu de la lignée humaine (même si d’autres interprétations ont été proposées). Les choses alors tournent vraiment mal, car en somme le crâne n’a pas été trouvé par les « bonnes » personnes. En quelque sorte le scénario de la découverte n’est pas celui qui était souhaité dans certains cercles de la paléontologie française. Alain Beauvilain découvre alors les aspects un peu sordides du petit monde de la paléoanthropologie : il lui faudra subir vexations, pressions administratives (voire politiques), réécriture de l’histoire, le tout sur un fond de soif de pouvoir et de gloriole médiatique. Chacun sait que les scientifiques ne sont pas plus des saints que les autres hommes, mais ce récit laisse indiscutablement un sentiment de malaise. Certains regretteront peut-être qu’Alain Beauvilain n’ait pas jeté un voile pudique sur une affaire qui manque vraiment d’élégance, mais il n’est pas inutile d’étaler au grand jour de tels comportements, connus du milieu scientifique, mais souvent ignorés du public. Et si d’aucuns se sentent critiqués à tort, rien ne leur interdit de présenter leur propre version des faits.
La presse nous apprend que des tentatives ont été faites pour que ce livre, qui décidément dérange, soit retiré de la vente. Hâtez-vous donc de le lire, il est édifiant.

E. Buffetaut

HISTORIENS ET GEOGRAPHES

2004, n° 386

Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie (A.P.H.G.)

Alain Beauvilain, géographe, docteur es-lettres et maître de conférences à Paris X-Nanterre, a séjourné vingt-quatre ans en Afrique centrale, où il a mené ses travaux de thèse et enseigné de nombreuses années à l’Université de Yaoundé. Au lendemain des troubles dans le Nord du Tchad et de l’affaire Claustre, il a participé aux côtés de chercheurs locaux et d’enseignants français en mission, au repérage et à l’étude des gîtes fossilifères révélés par l’érosion dans les sédiments anciens de la cuvette tchadienne jusqu’à la découverte de ‘‘l’homme de Toumaï’’ à l’origine de ce livre. Conçu comme un récit détaillant, presque au jour le jour, la patiente recherche des gisements et la collecte des pièces les plus intéressantes sans rien nous masquer des difficultés de la tâche en milieu désertique, l’ouvrage nous mène ainsi patiemment d’une campagne à l’autre jusqu’à l’événement qui devait, en juillet 2001, récompenser cette quête collective : la mise au jour d’un crâne complet d’australopithèque, Sahelanthropus tchadensis, à l’ouest du grand Rift africain !
L’ouvrage, abondamment illustré, se développe en quatre parties. La première, une cinquantaine de pages, relate ‘‘ la découverte de l’homme de Toumaï ’’, insiste sur les circonstances de celle-ci et rappelle les menues trouvailles qui l’ont préparée depuis la révélation en janvier 1995 d’ ‘‘ Abel ’’, Australopithecus barhelghazali, dans le nord du pays, un bon quart de siècle après la mise au jour en 1961, par Yves Coppens, du ‘‘ Tchadanthrope ’’. Vient ensuite un chapître un peu plus étoffé sur la ‘‘genèse des recherches’’, occasion d’évoquer la lente progression de celles-ci et les efforts d’accompagnement menés en parallèle dans la capitale pour ‘‘ valoriser le savoir acquis et le restituer aux autorités et à la population tchadienne ’’ (p. 60 à 149). C’est ensuite, en troisième partie, ‘‘ la recherche des parents ’’, soit un nouvel examen, plus approfondi, du site de la découverte en quête d’autres témoignages d’une présence humaine et de ‘‘ marqueurs biogéochronologiques ’’ en nombre satisfaisant avec, en conclusion, quelques éléments d’interprétation proposés par l’auteur qui, on doit s’en souvenir, n’est pas un spécialiste de paléontologie.
Et l’ouvrage s’achève sur une cinquantaine de pages où sont évoquées les retombées immédiates de l’événement, sur le plan local et international, ainsi que les efforts de l’équipe des inventeurs pour éviter de se trouver proprement spoliée de la propriété de sa découverte. Car l’histoire devient, à partir de là, assez rocambolesque et, face à un risque évident de captation de notoriété, on comprend mieux les raisons de la description minutieuse des campagnes de fouilles successives qui fait la matière du livre. Le but est de témoigner, en effet, aux yeux du monde, de la qualité de l’effort fourni et du rôle tenu dans la découverte du fossile d’hominidé ‘‘ le plus ancien ’’ par une équipe soudée de chercheurs obstinés ruinant ainsi, de l’aveu même d’Yves Coppens, le scénario de l’‘‘ East Side Story ’’ qu’il avait pu échafauder sur la foi des nombreux fossiles humains jusque là découverts en Afrique de l’est.

Jean-Claude MAILLARD
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