Tchad, berceau de l'humanité ?

Avec Australopithecus bahrelghazali (Abel) et Sahelanthropus tchadensis (Toumaï), deux fossiles d'hominidés, le Tchad est le berceau potentiel de l'humanité.

Toumaï : Histoire des Sciences et histoire d'hommes 

suivi de :

Le Père de l'Homme : Michel BRUNET

I Histoire des sciences, les découvertes paléontologiques au Tchad.

Les faits

La Mission de Dalloni, professeur de géologie à l'université d'Alger, au Tibesti (décembre 1930 - mars 1931), décrit les premiers fossiles trouvés au Tchad. Il s'agit de fossiles de l'ère secondaire. Des fossiles plus récents sont décrits à proximité du lac Yoa à Ounianga en 1930. Dans les années cinquante, géologues et hydrogéologues font état de nombreux fossiles dans le Sahara tchadien, notamment dans le Djourab. Jean-Louis Schneider, du BRGM, laisse les travaux les plus précieux sur le sujet avec notamment une carte localisant des sites fossilifères. Yves Coppens commencera sa carrière ici. Salé, cuisinier de la Direction des Mines et de la Géologie, offrira à son épouse Françoise un caillou 'qui ressemble à un type'. Il a mis au jour Tchadanthropus uxoris ('l'homme du Tchad de l'épouse'). Ce fossile bien mal fossilisé, présenté comme ayant un million d'années, puis 300.000 ans, aurait moins de 100.000 ans, selon des fossiles mis au jour au même lieu par notre mission de janvier 2000 et présentant sa même texture très particulière.

Timbre 1er jour fossiles


Timbre : enveloppe '1er jour' représentant des empreintes de fossiles et des fossiles mis au jour dans le Tibesti et au Borkou (et des gravures et peintures rupestres du Tibesti). De gauche à droite, Harlania enigmatica - 438 à 370 millions d'années -, Spirophyton - 400 à 335 millions d'années- et des fossiles in situ appartenant à un éléphant ancien (4-5 millions d'années sur la zone fossilifère de Kossom Bodoumi).



En 1991, le fondateur du Centre National d'Appui à la recherche (CNAR), le Docteur Abakar Adoum Haggar et moi-même, soucieux de relancer une recherche scientifique qui prenne en compte d'autres secteurs que ceux de l'élevage (Laboratoire National de Recherches Zoologiques et Vétérinaires de Farcha, lié à l'ex-IEMVT) ou de l'agriculture (station de l'ex-IRCT à Bebedjia), décidons de choisir d'intervenir dans l'approfondissement des connaissances sur le volcanisme du Tibesti et sur celles des fossiles de la cuvette tchadienne. Ces deux domaines paraissent en effet pouvoir donner des résultats importants à court terme. Fin 1992, j'effectue une longue mission dans le BET qui confirme l'intérêt de ces choix. Je contacte alors le professeur Pierre Vincent, volcanologue, auteur de la carte géologique du Tibesti et d'une thèse sur le volcanisme de cette région, et le professeur Michel Brunet, qui travaillait dans le Nord du Cameroun où il avait trouvé des dinosaures, étant moi-même auteur d'une thèse de géographie sur cette région après avoir travaillé onze ans à l'Université de Yaoundé.
Les missions volcanologiques, entreprises dès 1993, connaîtront leurs résultats les plus spectaculaires avec les découvertes de deux impacts géants de météorites dans l'Ennedi, ceux d'Aorounga et de N'Gwéni-Fada. Les missions paléontologiques ne débuteront qu'en 1994, le professeur Brunet montrant alors des réticences pour venir au Tchad. C'est en toute fin de la seconde mission, en janvier 1995, que je ramène notre petite expédition de deux véhicules et de six personnes dans le secteur dit de Koro-Toro. Là, sur le site de KT 12, Mamelbaye Tomalta, chauffeur de la DRGM, met au jour Australopithecus bahrelghazali, de son nom usuel 'Abel', en hommage à un minéralogiste de l'Université de Poitiers décédé du paludisme en 1989 sur l'aéroport de Garoua dans l'avion sanitaire qui aurait dû l'évacuer.
En janvier 1996, Mahamat Kasser, ingénieur à la DRGM, met au jour sur le site de KT 13 un demi-maxillaire d'australopithèque, tandis que, sur le site d'Abel, devant l'étudiant Franck Guy, je découvre une prémolaire supérieure.
Ces premières missions n'ont été possibles que grâce à la participation des moyens matériels de la DRGM-Projet Minier et de ses géologues tchadiens, Ali Moutaye et Mahamat Kasser, que le Docteur Abakar Adoum Haggar a sollicités. L'apport logistique de l'Armée française permet en 1996 une mission plus importante. C'est à partir de 1997 que la découverte d'Abel donne les moyens financiers d'organiser des camps dans le désert de janvier à mars et, pour plusieurs dizaines de chercheurs, de donner accès aux zones fossilifères. Ces missions lourdes ne mettent au jour aucun nouvel hominidé. Même pas une simple dent !
En juillet 2000, j'organise une courte mission avec deux véhicules. En font appel à des personnels appartenant au CNAR : moi-même, Docteur d'Etat, Fanoné Gongdibé, licencié es sciences, ingénieur détaché de la DRGM, Ahounta Djimdoumalbaye, licencié es sciences, et Mahamat Adoum. Fanoné met au jour le 20 juillet 2000 une mandibule d'australopithèque que Michel Brunet me décrira comme étant celle d'un mâle, l'holotype 'Abel' devenant alors une femelle ! (sort qui était déjà arrivé à Lucy, notre 'cousine' devenue 'cousin').
Comme le fragment de maxillaire de janvier 1996, cette mandibule n'a toujours pas fait l'objet d'une publication scientifique !
Début juin 2001, je convaincs le Docteur Baba El Hadj Mallah, directeur du CNAR, de signer un ordre de mission pour les mêmes hommes. Mon intention est d'explorer le contrebas d'un talus de plusieurs dizaines de kilomètres dans le secteur dit de 'Toros-Ménala'. Ce talus, visible sur les cartes et aujourd'hui sur l'imagerie Google, en raison de la présence d'une couche dure et plane à son sommet, nous servait de voie d'accès depuis 1997 mais il n'avait pu faire l'objet d'un consensus permettant son étude systématique. Lors de la mission de décembre 2000, Michel Brunet décide d'ailleurs d'orienter les recherches futures dans la direction opposée. C'est donc ce que feront les missions de janvier à février 2001.
Le contrebas d'un talus offrant des terrains plus anciens, dégagés au fur et à mesure du recul du talus, il était pourtant intéressant d'étudier ce secteur de manière exhaustive. Nous nous mettons en route le 09 juillet. C'est le prêt d'un téléphone satellitaire par une autorité tchadienne qui permet cette mission car depuis des semaines le téléphone habituel, relevant du laboratoire de l'université de Poitiers, était 'out of time'. Sans moyen de transmission, la Coopération française n'aurait pas autorisé ce déplacement. C'est ainsi que le 19 juillet 2001, l'équipe du CNAR met au jour Sahelanthropus tchadensis, de son nom usuel 'Toumaï'. (Pour plus de détails sur les circonstances de cette découverte, voir mon livre 'Toumaï, l'aventure humaine', paru en 2003 aux éditions de La Table Ronde, ou, en anglais, le livre d'Ann Gibbons, 'The first human', paru aux USA en avril 2006 aux éditions Doubleday).

Timbre 1er jour Abel 96 pts

Timbre : enveloppe '1er jour' du timbre de la mâchoire d'Abel (Australopithecus bahrelghazali) entourée d'une 'famille d'australopithèques (extrait de l'ouvrage 'Pages d'histoire naturelle de la terre tchadienne', CNAR/CALF, N'Djaména, 1996).

II Histoire d'hommes

Les récits légendaires

Les faits sont donc simples. Pourtant la lecture d'articles de presse, l'écoute d'émissions paraissent accréditer des faits différents.
S'agit-il d'erreurs ou de la capacité de la langue française à véhiculer du rêve ? Voici des siècles, trouvères et troubadours ont fait de cette langue la base de leurs talents.
Le 11 juillet 2002, suite à une rencontre le 04 juillet 2002 avec Michel Brunet, Madame Haigneré, Ministre chargée de la Recherche et des Nouvelles Technologies, signe un communiqué de presse intitulé 'Félicitations au professeur Brunet pour sa découverte du crâne de Toumaï'. Effet de titre que ne confirme en rien le texte !
Depuis 2002, selon les sources, c'est tantôt Michel Brunet qui découvre Toumaï, tantôt il le découvre en association avec l' 'étudiant' Ahounta Djimdoumalbaye (rapport évident du maître à l'élève), tantôt la découverte est faite par Michel Brunet et son équipe, la MPFT.
Initié dès juillet 2002, un film est produit par la société Gédéon : 'Toumaï, le nouvel ancêtre', un documentaire scientifique placé sous le haut patronage d'Idriss Déby, qui apparaît à plusieurs reprises dans le film. Il occupe les écrans TV de Belgique et de Suisse dès les premiers jours de janvier 2006, la RTB et la télévision suisse romande, co-productrices, l'ayant programmé comme l'un des grands évènements des fêtes de fin d'année. Il ne sera diffusé en France par France 2, également co-productrice, qu'en mars.
Depuis cette date, France 2 le commercialise sur internet avec l'argumentaire suivant : 'Documentaire sur Toumaï, hominidé découvert par le paléoanthropologue Michel Brunet et la Mission Paléoanthropologique Franco-Tchadienne (MPFT). Description du produit : Toumaï, âgé de 7 millions d'années, est la plus ancienne espèce connue d'hominidé, et a été découvert par le paléontologue Michel Brunet. Lorsque Michel Brunet et la Mission Paléoanthropologique Franco-tchadienne découvrent un crâne dans le désert du Djourab au Nord Tchad...'
Bien entendu le film ne montre rien de tel. Toumaï est là, dans la main de Fanoné Gongdibé, dès les premières images. Tourné en février 2004, le film a 'bénéficié' d'une belle tempête de sable sans aucun rapport avec les conditions climatiques prévalant au mois de juillet. Aux températures proches de 0° la nuit en février s'opposent les plus de 50° C quotidiens de juillet... La presse retient évidemment que la découverte a été faite par Michel Brunet...
En avril 2006, Ann Gibbons, rédactrice spécialiste de l'évolution humaine à la revue américaine Science publie son livre retraçant toutes les grandes découvertes de paléoanthropologie. Les conditions des découvertes faites au Tchad sont décrites avec soin. Michel Brunet, qui n'a mis au jour aucun fossile d'hominidé, y apparaît comme un chercheur affrontant des conditions extrêmement périlleuses pour faire avancer la connaissance. 'Ses aventures sur le terrain sont légendaires... menacé par des armes de poing au Tchad...', 'Année après année, il quitte son laboratoire à l'université de Poitiers... pour retourner sur le terrain, recherchant de nouveaux sites dans le désert du Djourab au moyen d'un 4X4 fatigué avec à peine assez d'eau pour se laver les dents', ... 'Les conditions sont décourageantes même selon les critères de Brunet. Certaines années, les tempêtes enfouissent leurs tentes, les piégeant à l'intérieur pour plusieurs jours durant lesquels ils survécurent en consommant des pâtes et du thon, du riz et des sardines. Quand ils sont finalement capables de se risquer à l'extérieur...'. ('His adventures in the field are legendary ... threatened at gunpoint in Chad', 'Year after year, he left his lab at the University of Poitiers...to return to the field, even scouting new sites in the Djurab desert in a rented four-wheel-drive car with barely enough water to brosh his teeth', ... 'Conditions where daunting, even by Brunet's standard. In some years, windtorms buried their tents, trapping them inside for several days, where they survived on pasta and tuna, rice and sardines. When they finally were able to venture outside...').
En 1996 le projet de recherche a été équipé de quatre véhicules 4X4 neufs et depuis 2000 il n'est plus fait recours aux tentes de l'Armée française. Les grands camps avaient pour effet de sédentariser les équipes et de générer d'importantes contraintes logistiques. De même, l'ULM, financé par la Région Poitou-Charente, a été rapidement abandonné..., les conditions du désert ne lui convenant pas. Son rendu pour le travail scientifique aura été quasi nul, les chercheurs étant en plus surtout mobilisés pour son service. Il a fini par chuter à l'intérieur du périmètre de l'aéroport de N'Djaména aux mains, heureusement, d'un pilote très expérimenté.

Quant aux circonstances de la découverte d'Abel les voici selon Ann Gibbons : 'Alors que le soleil se lève sur son bivouac dans le désert du Djourab, Michel Brunet s'assoit sur son lit de camp et voit des nomades apparaître au-delà des dunes avec leurs dromadaires, presque semblable à une apparition dans la lumière du petit-matin. Dans un premier temps, il se crispe, se demandant si ces femmes et ces hommes arabes sont des combattants comme cette tribu du nord qui avait engagé la guerre contre des tribus du sud pendant trente ans sur cette terre désolée, la polluant de mines.... il réalise que ce sont des chameliers goranes (c'était des Arabes, mais pourquoi ce changement de 'tribu' ?) qui parcourt la région à la recherche d'eau...'. Au cours de la prospection du site d'Abel nous 'faisons attention de ne pas toucher quoi que ce soit de métallique au cas où ce serait l'une des mines oubliées par les rebelles nordistes...'. ('As the sun rose over an open-air camp in the Djurab desert of Chad, Michel Brunet sat up on his cot and saw nomads appear over the dunes with their camel, almost like an apparition in the early-morning light. At first he tensed, wondering if these Arab men and women were members of the war-like northern tribe that had waged war with southern tribes for thirty years on the desolate land, littering it with mines.... he realized they were Gorane camel herders, who romed the region in search of water....They were careful not to touch anything metal, in case it was one of the mines left by the northern rebels...)'.

Comment de paisibles chameliers arabes, allant en famille abreuver leurs animaux au puits de Bir Soudan peuvent-ils être pris pour de dangereux rebelles ? Pourquoi notre équipe doit-elle éviter les objets métalliques, mines potentielles, alors qu'il n'y a aucun objet métallique sur les sites ? Ainsi, sans que j'en aie eu conscience nous l'aurions échappé belle en quasi permanence ! En fait, il s'agit de thèmes récurrents dans les déclarations à la presse. Déjà l'hebdomadaire Time, dans son édition du 22 juillet 2002, décrivait le lieu de découverte de Toumaï avec 'des morceaux rouillés de chars (sont) dispersés tout autour, restes de trente ans de guerre civile'.

Mais tout ceci fait appel à des textes de seconde main. J'espérais donc que Michel Brunet 'commettrait' un livre. Ce fut fait le 15 juin 2006 après qu'il eût 'cédé à la bienveillante pression d'Odile Jacob'. Hommage m'est enfin rendu dans ce livre, où je suis présent au fil du discours... sous des qualificatifs divers et peu flatteurs, ce qui, bien que mon nom ne soit jamais cité, a entraîné la reprise des ventes de mon propre livre.
Dans le domaine de la science, dès la deuxième page, le lecteur a un petit frisson en constatant que les datations sont faites par rapport à ... Jésus-Christ. Il est vrai qu'Abel et Toumaï ont été baptisés ! Ils doivent être de bons chrétiens car ils sont monogames (lectrices, soyez vigilantes, c'est une question de longueur de canines) et par ce que déjà Toumaï vivait en famille car nous avons retrouvé plusieurs individus sur un même site. En fait, ces individus vivaient à quelques décennies, siècles ou millénaires de distance, leurs fossiles étant recouverts de gangues sédimentaires de nature différente....
Là, le Kruger Park d'Afrique du Sud est une 'immense réserve de plus de 1000 km du nord au sud'... alors que la lecture des cartes ne lui en donne guère plus de 400... Quant au delta de l'Okavango, il serait la meilleure comparaison avec l'environnement de Toumaï (mais le mégalac Tchad était profond alors que l'Okavango ne l'est pas). Les parcs nationaux camerounais de Waza ou de la Kalamaloué sur les bords du Logone et du Chari, voire le parc tchadien de Zakouma, me paraissent offrir des milieux comparables et tout aussi intéressants. Que leur manquait-il pour être le cadre du film ? Le make in off de celui-ci nous l'apprend. Dans l'Okavango des éléphants de cirque sont réintroduits dans le milieu... et se prêtent bien à des mises en scène alors que les éléphants des berges du Logone et du Chari ont déjà tué plusieurs Européens, le dernier étant un officier de gendarmerie ! Les berges actuelles du lac Tchad, parcourues par un troupeau relictuel d'environ 150 éléphants auraient offert aussi un cadre superbe. Cela aurait incontestablement constitué une bonne publicité pour la région, juste retour des choses de la part d'un homme qui doit toute sa notoriété à la cuvette tchadienne !
Laissant le soin aux paléontologues de rectifier les erreurs, le 'logisticien' ne peut malheureusement que constater que la narration est peu fidèle à la réalité : erreurs de lieux, de dates, de participants, de faits. Cela en est très étonnant. L'auteur a-t-il donc appliqué à la narration de sa quête de nos origines dans l'immense Sahara tchadien la même technique qu'à la narration de son enfance : 'qu'importe après tout que je l'ai réinventée'. Inutile de multiplier des exemples qui lasseraient, un seul suffit. Il est édifiant !
'confronté à une menace, l'Homo sapiens redevient un homme pensant. J'en ai fait moi-même l'expérience en 1994 en changeant seul le radiateur de ma Jeep qui venait d'exploser' (page 154). Il est vrai que cela se serait passé 'au beau milieu du désert, à 600 km du premier point d'eau et du garage' (même page). Pourtant il ne devait pas être seul puisqu'il était dans 'un cortège de trois voitures' (page 50).
Bien que le désert tchadien soit grand, il n'y a pas de lieu qui soit à 600 km du premier point d'eau. Il en est de même si on prend en compte l'expression 'point d'eau ET garage'. D'ailleurs, il doit y avoir peu de lieux sur Terre à plus de 600 km du premier point d'eau...
Mais comme la scène se passe en réalité le dimanche 8 janvier 1995 en tout début de matinée à une quarantaine de kilomètres au nord de Moussoro, où nous avions passé la nuit au camp du détachement français, nous sommes dans la vallée peuplée du Bahr el Ghazal, à guère plus de 300 km de N'Djaména. Le radiateur n'ayant pas explosé mais simplement chauffé, par précaution, nous sommes revenus chez ces militaires qui nous ont déposé le radiateur défectueux. J'ai pris ce radiateur et avec Ali Moutaye, ingénieur géologue aujourd'hui Directeur des Recherches Géologiques, nous sommes revenus à N'Djaména avec le second véhicule, celui du Projet Minier (notre 'cortège' ne comptait en 1995 que deux véhicules). Ali est allé au marché, a acheté un radiateur et nous sommes revenus à Moussoro le lendemain. J'en ai profité pour emmener mon épouse.
Les militaires ont remis en place le radiateur et le mardi matin nous reprenions la route pour Faya et la falaise de l'Angamma, début d'une mission dont le succès génèrera toutes les missions suivantes. Pendant notre absence, avec un VELERA ('véhicule léger de reconnaissance et d'appui) de l'Armée française, Michel Brunet est allé prospecter les ouadis de la région de Moussoro et en a ramené des fossiles récents, ceux d'un hippopotame.
Alors, toujours page 154, où a-t-il vu 'parfois des petits groupes de pillards qui naviguent, dotés d'une forte puissance de feu, au milieu de la mer de sable' ...dans de 'clinquants 4X4' ? D'hommes armés, nous n'avons croisé que l'Armée Nationale Tchadienne et la Garde Présidentielle, toujours sur la grande piste N'Djaména - Faya et sans jamais le moindre incident.
Toumaï est entré dans l'Histoire, il convient d'écrire celle-ci sur des bases correctes sans laisser courir son imagination. Il est vrai, le héros prenait ses précautions : 'Mon privilège, en tant que chef de mission, c'est de dormir à l'abri de la roue avant gauche (l'harmattan étant un vent d'orientation constante ce détail semble indiquer que la voiture est toujours stationnée dans le même sens...) de ma jeep, à portée du téléphone satellite et de la balise Argos de détresse' (page 156), balise où le premier signal codé concernait l'annonce de l'enlèvement de MB !
Tout ceci n'est qu'une dramatisation de situations plus ordinaires. Faut-il prétendre risquer sa vie pour être un héros de la science ? D'ailleurs, comment l'Etat français aurait-t-il pu laisser ses universitaires prendre autant de risques ? La recherche des fossiles dans le Sahara tchadien ne relève pas des compétences d'Indiana Jones.
Par mon travail de 'géographe logisticien', il ne s'est rien passé de tout ce qui aurait pu arriver quand on laisse courir son imagination. Cela méritait bien que mon travail soit reconnu. C'est ce qu'a fait Michel Brunet, de manière très confidentielle, en 2005, dans la revue de l'Académie des Sciences d'Afrique du Sud.
De fait, le 'logisticien' a maîtrisé les divers risques, du paludisme à l'accident de voiture. Fièrement il peut dire qu'il a rendu à chaque épouse son mari, à chaque parent son enfant. Il a dû évacuer un seul malade depuis le Djourab, Michel Brunet, déploré un seul accident nécessitant un retour à N'Djaména pour réparation, une sortie de route de Michel Brunet. Il note que depuis son départ, deux véhicules sont tombés d'une dune, sans faire de blessé heureusement.
L'un des dangers de la recherche en 'milieu extrême', et que Michel brunet n'a pas signalé dans son livre, réside dans l'imagination d'Homo sapiens, 'l'homme pensant' !
Quant au géographe, il a trouvé la plupart des sites fossilifères. Quoi de plus naturel puisque c'était cela qu'on lui demandait avant tout : faire passer les équipes là où il y avait du potentiel. À lui donc le travail sur cartes, photographies aériennes voire images satellitaires.
Dans son livre que dit Michel Brunet des circonstances de la découverte de Toumaï ? Rien de nouveau sauf qu'il dit clairement qu'il est à Paris au moment de la découverte et qu'il précise qu'Ahounta s'est isolé pour trouver le fossile. Sur un terrain plan, sableux et sans végétation, sur lequel ce qui n'est pas sable est fossile, devant une boule grosse comme un ballon de hand-ball, pourquoi et comment fait Ahounta pour s'isoler de Fanoné qui est à quelques pas de lui ? Mais le lecteur (le client) lit d'abord la quatrième page de couverture qui commence par un texte signé Michel Brunet : 'J'ai attendu vingt ans avant de trouver le premier pré-humain fossile. D'abord Abel, puis Toumaï...' Les sites 'marchands' présentent le livre avec ce 'Mot de l'éditeur : '... Michel Brunet, le découvreur de Toumaï...' Plus prudentes, sur leur site internet, les éditions Odile Jacob reprennent la 4e page de couverture en supprimant la première phrase. Comme quoi...
Avec cette page de couverture, il ne faut pas s'étonner du nombre de recensions dans lesquelles Michel Brunet est présenté comme le découvreur de Toumaï. Le mensuel 'Science et vie', dans son édition de septembre 2006, va plus loin, précisant : 'en 2001, il exhume un autre 'inattendu' : Toumaï...'. Le Larousse doit-il à l'avenir revoir sa définition : 'exhumer = extraire de la terre' ? (car que le fossile était tout simplement posé sur le sable) Il est vrai que le même commentateur nous apprend, sous forme de citation, que Michel Brunet se 'consacre depuis quarante-quatre ans'... 'à raconter aux hommes comment la séparation entre les hominidés et les grands singes s'est opérée'. Ceci nous reporte en 1962 lorsque l'auteur a 22 ans. Pourtant rien de tel dans le livre où l'auteur nous décrit comment de 1966 à 1975 il a conduit sa thèse de doctorat d'Etat sur les mammifères du Périgord !
C'est vrai, Michel Brunet a bien trouvé Toumaï mais cela s'est passé fin août 2001 devant la porte de mon bureau à N'Djaména.
Michel Brunet a bien de la chance car certains chercheurs passent toute leur vie sans avoir 'de grain à moudre'. Un chercheur n'est pas un trouveur. Le Général de Gaule l'avait bien compris en déclarant 'des chercheurs, on en trouve, des trouveurs, on en cherche'. La République du Tchad et le CNAR avaient une équipe de trouveurs.
Alors pourquoi toute cette danse du scalp autour de la tête de Toumaï ? Le philosophe Jacques Maritain a bien exprimé cette motivation 'Le principal n'est pas de réussir, ce qui ne dure jamais, mais d'avoir été là, ce qui est ineffaçable'. Décrire un crâne aussi magnifique que Toumaï n'est pas si difficile. Tout paléoanthropologue peut le faire. Imaginer l'endroit où il est possible de le trouver et réaliser la mission qui le trouve, en dehors de 'la fenêtre climatique idéale du mois d'octobre au mois de mars', voilà qui est plus difficile.
Herbert Thomas, alors sous-directeur honoraire du Laboratoire de paléoanthropologie et préhistoire au Collège de France, consacre les dernières pages de son livre 'D'où vient l'homme ? Le défi de nos origines' (Acropole, 2005) à la découverte de Toumaï. Après avoir précisé qu'entre 'l'inventeur et le découvreur, il n'y a qu'un espace étroit qui permet à l'histoire de jouer sur les mots', il précise qu' 'en ce début du mois de juillet 2001 Alain Beauvilain et ses coéquipiers ont apporté l'essentiel sans qui, sans doute, tout le reste n'aurait jamais été'.

GALAM

Journal du Lycée Michel Eyquem de Montaigne de N'Djaména

Le Père de l'Homme : Michel BRUNET,

par lui-même

Première partie, n° 2, avril 1998
Edito par Christian Boussu

Il est des enragés, iconoclastes, qui vont dans le désert pour peindre uniformément des montagnes en magenta ou pour balancer des milliers de statuettes en bronze par la soute de Nordatlas et y laisser leur empreinte personnelle. Il en est d'autres qui s'usent à exhumer les traces du passé pour enrichir le patrimoine culturel mondial.
Nous ouvrons ce trimestriel au Must, au numéro Un du hit-parade de la paléontologie, qui fait voler en éclats le leadership anglo-saxon, cercle de grande obédience, accroché à une théorie réputée indéboulonnable qui aura coiffé le monde des Sciences pendant trois décennies. Le découvreur, au Tchad, de la mâchoire d'Abel, chaînon manquant de l'histoire de l'évolution humaine, s'explique. Interview d'un humain très humain : MICHEL BRUNET.

Dites-nous Monsieur Brunet, à quel moment de votre vie vous est venu ce goût pour la recherche sur le passé lointain de l'humanité ?
Il y a quelques années, mais sûrement durant la Seconde Guerre Mondiale (Michel Brunet est né en 1940), j'habitais dans la région parisienne et il était plus agréable, pour le gamin que j'étais, de vivre plus au sud de la France. C'est ainsi que je me suis trouvé chez mes grands-parents maternels, à la campagne, dans une ferme, et c'est sûrement là que j'ai pris le goût de la nature ; en tout cas, c'est là que, pendant cinq ans, je me suis baladé. J'ai commencé à découvrir des fossiles, plein de choses concernant un environnement que je connaissais bien.
C'était dans le sud du Poitou. J'ai pris ce goût à ne pas rester enfermé. Quand j'ai eu huit ans, mes parents ont sifflé la fin de la récréation et ont dit : "C'est fini ! Tu vas retourner à Versailles !". A l'époque, ils habitaient pas très loin du château du Roi Soleil, dans un appartement, au cinquième étage.
Revenir là c'était vraiment manquer d'espace. Je me souviens de cette première fois où ma mère m'a conduit dans le parc du château. Moi, voyant de l'herbe, je vais courir sur l'herbe, et alors là, ce ne sont pas les parents qui ont sifflé, c'est le gardien du parc, en m'expliquant qu'on n'avait pas le droit de marcher sur l'herbe. Depuis 'ai gardé vraiment un souvenir tellement pénible de cette affaire que je n'aime pas les jardins à la Le Nôtre, parce qu'à ce moment-là il m'est apparu alors tellement stupide qu'on soit capable de faire pousser de l'herbe sur laquelle on n'avait pas le droit même de marcher.
Et sûrement, ce goût d'être dehors et ce goût des animaux, d'une manière générale, m'ont conduit après à cela. Imaginer que j'ai pendant un moment voulu faire médecine, mais les ONG n'existaient pas à ce moment-là, et il est probable, s'il y avait eu les ONG que j'aurais fait médecine. Mais ce n'est pas un regret. On fait les choses, mais après il ne faut pas passer sa vie à les regretter sinon alors on n'en sort pas.
Après j'ai pensé à être vétérinaire, mais c'est pareil. L'image que j'avais du vétérinaire, qui allait soigner les chiens ou les chats dans un grand centre urbain, ça n'allait pas très bien. Donc je n'étais pas sûr d'aller à la campagne et, finalement, c'est ainsi qu'on me destinait à tout autre chose.
J'arrivais à l'école, à huit ans. C'est un peu tard pour un enfant. Ma grand-mère m'avait appris à lire. Je savais écrire mais il y avaient des choses qui m'échappaient. Mes études ont été assez courtes, en ayant fait quelques tentatives du côté des mathématiques parce que 'étais bon en maths. J'étais au lycée Hoche à Versailles et, dans la même ville il y avait, et il y a toujours d'ailleurs, un établissement préparatoire aux grandes écoles, qui s'appelle l'école Sainte Geneviève, plus connue dans notre hexagone sous le nom de "Ginette", qui prépare les gens à l'X, à Normale Sup.... Le proviseur du lycée où j'étais voulait me garder. J'imagine donc, tout à fait maintenant, a posteriori, l'entrevue entre ce brave homme et mes parents, leur expliquant qu'ils avaient un rejeton pas mauvais en maths et, probablement, qu'il pourrait faire une grande école d'ingénieurs. Imaginez qu'on dise çà à des parents ; ils y sont sensibles et moi qui avais envie de faire des sciences naturelles, c'était complètement différent. Et là, ils ont été durs quand même avec moi parce que je voulais, à la limite pourquoi pas, aller faire une préparation C quelque part, pour faire de l'agronomie par exemple. Et puis je me suis retrouvé en prépa. Ça a duré un an et puis j'ai dit : "je craque !" et je suis parti à l'université. Et là c'était clair : pour arriver à faire de la biologie tout en étant dehors -c'est-à-dire à ne pas faire uniquement de la paillasse - il n'y avait plus qu'une voie possible, c'était faire de la paléontologie, et c'est ainsi que je suis devenu paléontologue.

Quel a été votre parcours ?
J'ai commencé tard, j'ai fini tôt. J'ai fait des études polyvalentes de sciences naturelles : sciences de la Terre, de la géologie, de la biologie, de la génétique, de la zoologie, de la botanique. J'ai étudié à la Sorbonne où j'ai passé ma thèse courte, puis la thèse longue dite "doctorat d'Etat".
A Paris, on m'avait installé un petit bureau dans les sous-sol du Muséum d'Histoire Naturelle. Un jour, j'en ai eu marre de Paris, de cette ville qui est à la fois merveilleuse mais où aussi un certain nombre de choses de la vie quotidienne sont un peu pesantes : j'ai eu marre de la poussière de Cuvier, du rythme de la vie, et je suis reparti à la campagne. On dit parfois que l'on retourne vers son clocher d'origine. C'est presque ça puisque, ayant été naître dans le sud du Poitou, un jour il s'est révélé qu'il y avait un poste à l'université de Poitiers où il fallait monter un labo. Ce côté "monter quelque chose" m'a attiré. Pour le moment je suis là et voudrais bien que ça se termine là. Entre temps, j'ai failli partir. Il y a un moment où j'ai été très tenté de partir aux Etats-Unis parce que les conditions de travail étaient plus faciles.

Pouvez-vous nous dire ce qui s'est passé à l'Est lors de la cassure du Rift et ce qu'elle a entraîné : je veux dire la séparation en deux groupes des pré-hominidés (grands singes et les autres ... mastica-teurs de feuilles) ? En introduction pourriez-vous présenter la théorie, maintenant dépassée, d'Yves Coppens ?
Vous dire ce qui s'est passé, la réponse est non. Vous parler des hypothèses qu'on a faites dans ce domaine oui ! J'imagine que vous faites allusion à cette hypothèse. On appelle ça plutôt un paléoscénario, qui a été appelé "East Side Story" par mon ami Yves Coppens. Il faut d'abord savoir que ce paléoscénario a été élaboré lentement, comme beaucoup d'autres, à partir de remarques ou de réflexion d'un certain nombre d'auteurs ; et les deux principaux auteurs qui ont travaillé à cela c'est d'ailleurs, bien sûr, Coppens parce qu'on est toujours un peu chauvin en France mais il y a eu aussi un collègue hollandais, beaucoup moins connu du grand public, qui s'appelle Kortland.
Alors, East Side Story c'est quoi ? Quelque chose de tout simple. C'est d'abord, sans doute la plus belle histoire, et ça reste la plus belle histoire concernant l'origine de l'humanité. Et comme c'est la plus belle histoire, elle a eu beaucoup de succès (il faut savoir qu'en sciences comme ailleurs, il est beaucoup plus facile de faire passer des choses agréables que des choses qui ne le sont pas). Alors, ce n'est peut -être pas la plus juste, la plus proche de la vérité, mais c'est la plus belle. Il y a une dizaine de millions d'années, la région tropicale du continent africain était ceinturée d'ouest en Est par la forêt. Dans cette forêt dense, qu'on trouve encore à l'Ouest, vivaient des singes, puisque les singes sont des animaux qui vivent dans un habitat forestier. Et puis, à partir de -10, -8 millions d'années, une grande fracture a pris naissance dans le continent africain : c'est cette cassure, qui s'appelle la Rift Valley, qui a provoqué un basculement du compartiment oriental africain, de telle sorte qu'à l'heure actuelle si vous allez à Nairobi, ou encore mieux, si vous allez à Addis Ababa, vous êtes aux alentours de 2000 mètres. Vous savez bien que les Ethiopiens sont ceux qui gagnent les marathons parce qu'ils s'entraînent en altitude. On les trouve à cultiver de l'herbe sur les hauts plateaux. Ils mettent toutes ces bottes d'herbe sur le dos. Femmes, enfants, tout le monde à sa botte et on descend vers la ville pour vendre. Mais la ville c'est 25 kilomètres plus bas, et on remonte en courant. Quand on fait ça et qu'on est tout jeune après ... ce n'est pas surprenant qu'on devienne marathonien.
Imaginez donc tout ce compartiment qui bascule, les climats se déplacent de l'ouest vers l'est, les vents dominants viennent d'ouest : ça veut dire que les pluies se heurtent à cette falaise, et donc la région orientale devient plus sèche. La végétation va se clairsemer : d'une forêt dense on va passer à un paysage plus ouvert, un paysage de savane arborée.
Alors qu'elles sont les conséquences pour les singes qui sont là ? Ils sont frugivores, follivores. Ils sont dans les arbres et puis, à un moment, ils voient les arbres qui disparaissent sous leurs pattes. Quelle est la solution ? Il faut donc qu'ils s'adaptent à ce nouvel environnement et il est sûr que pour trouver leur nourriture il va leur falloir devenir plus mobiles, parcourir plus de terrain. En zone découverte, la bipédie, se déplacer sur leurs deux petites pattes postérieures, est plus efficace que de se mouvoir à quatre pattes.
Ainsi seraient nés, quelque part à l'Est, des singes bipèdes, qu'on a eu la faiblesse de considérer comme pré-hommes, et de l'autre côté seraient restés les singes. East side story, ... c'est ça !
Très belle histoire .... Vous vous rendez compte, c'est merveilleux : l'Homme serait né de cette grande cassure, des entrailles de la terre, la terre ayant enfanté l'Homme. Eh bien, ce paléo-scénario a connu, dans les trois dernières décennies, un consensus grandissant, et la communauté scientifique internationale, plus dans l'Ancien Monde que dans le Nouveau Monde, s'est rendue à l'évidence : "Bon, ça avait dû se passer comme ça !" Et toutes les découvertes qui se faisaient l'appuyaient parce que de fait, on ne connaissait ces pré-hommes qu'en Afrique du Sud et en Afrique orientale. Et il se trouvait qu'en Afrique de l'Est - et c'est toujours le cas - c'est là qu'ils étaient les plus anciens. Donc ça allait bien ... tout allait bien !

Précisez-nous bien par quelle intuition vous avez bâti une théorie vous permettant de chercher l'Australopithèque, un australopithèque encore plus proche de l'homme, autour du Sahara ? Et non pas selon le courant universellement admis, sur l'Afrique Orientale ?
Vous avez fait un certain nombre de voyages en Afrique Orientale, donc vous connaissez la Rift Valley. Il est clair que vous avez pu mesurer quand vous êtes dans cette région et que vous tombez sur la Rift, que ce n'est pas une barrière géographique. Il ne s'agit pas d'être Homo sapiens ou Australopithèque pour passer cette barrière. La meilleure preuve c'est que vous trouvez au Tchad, dans les faunes que l'on récolte là, de lointains ancêtre des phacochères qui sont connus aussi en Afrique Orientale ; donc eux étaient capables de traverser cette barrière. Ce n'est pas une barrière !
C'est ainsi que, dans les années 80, ne voyant pas bien comment pouvait fonctionner cette barrière, je me suis dit que, dans le fond, on pouvait essayer de tester cette hypothèse. En sciences, il en est ainsi : on fait des hypothèses et on les teste. Pour tester l'hypothèse, c'était simple, on partait à l'Ouest et on allait voir ce que l'on trouvait à l'ouest. Le principe est simple mais pour faire de la recherche, il faut de l'argent et, à cette époque, la grande idée du moment, ce n'était pas d'aller chercher le berceau de l'humanité à l'ouest de la Rift valley. Ce n'était pas ça du tout, du tout !
Alors, quelle était l'idée du moment ? Vous savez que l'Abbé Breuil parlait du "berceau à roulettes de l'humanité", ... c'est tout à fait ça. Dans les années 80, le berceau de l'humanité, c'était quelque part dans les Siwaliks (formations de piémonts de l'Himalaya que vous trouvez au Népal, au Pakistan et dans une partie de l'Inde). Il y avait là, au Pakistan, une équipe américaine qui trouvait un primate hominoïde, à l'époque appelé le Ramapithèque (le Ramapithecus) et qui était connu à ce moment-là entre -10 et -7 millions d'années.
Il était clair que la communauté scientifique pensait que le Ramapithèque, c'était l'Ancêtre. Les Pakistanais aussi, pensaient ça d'ailleurs et ça allait bien. C'est toujours facile auprès des "politiques" quand vous faites le métier que nous faisons. Quand vous allez les voir et que vous leur dites : "Voilà, votre pays, c'est le berceau de l'humanité !", ils sont toujours très sensibles. Alors il se trouvait qu'au Pakistan où travaillaient nos collègues américains, il y avait là un pays voisin, qui s'appelle l'Afghanistan, pays très francophone où la France était implantée. Dans ces années-là, le Président Pompidou venait d'ouvrir un lycée français : le Lycée Istiqlal de Kaboul.
En regardant les cartes géologiques, il venait rapidement à l'idée de penser que si on trouvait des ancêtres ou des singes, comme ça, au Pakistan, on ne voyait pas très bien pourquoi il n'y en aurait pas en Afghanistan, compte tenu des formations géologiques. Et il y avait un autre problème, c'est qu'en Afghanistan, on trouvait des géologues français qui travaillaient là depuis longtemps, qui avaient fait de la carte. L'un d'entre eux, célèbre, l'Abbé de Lapparent, qui avait beaucoup voyagé et beaucoup travaillé en Afghanistan, prétendait qu'il n'y avait pas de fossiles.
Bon ! Il n'y avait pas de fossiles, ce n'était pas la peine d'y aller .... Enfin, toujours est-il qu'en 1980, on a pu tout de même partir en Afghanistan. Et bien sûr, il s'est révélé que si vous allez quelque part, vous finissez toujours par trouver ce que vous chercher. Il fallait arriver à trouver des fossiles qui soient dans un créneau aux alentours de -8 millions d'années. Et on a trouvé des fossiles à ... -8 millions d'années. Et on a fait même mieux, on a fini par trouver un site qui était une montagne de fossiles et cette montagne avait ... -8 millions d'années ! C'était extraordinaire. Mais alors, quelle surprise : on était à 200 Km à vol d'oiseau du pakistan et à âge égal des deux côtés. Et on avait des faunes ... complètement différentes !!!
Très rapidement, il a fallu se rendre à l'évidence, il s'était passé quelque chose : on appartenait à deux provinces biogéographiques différentes. Les faunes que l'on trouvait en Afghanistan - et on a pu le montrer après - appartenaient à une province qui s'étendait très loin sur l'Iran, jusqu'à la Grèce, et qu'on a appelée la province gréco-irano-afghane. Et de l'autre, c'était une autre province. On n'a d'ailleurs jamais trouvé d'explication scientifique à cela, un peu comme si la célèbre Khyber Pass avait été fermée .... Ce n'était pas possible de passer, on avait des faunes différentes. Et depuis, il a fallu quitter l'Afghanistan. J'étais la dernière fois à kaboul au moment du coup d'état, ce n'était plus possible de travailler. C'est d'ailleurs une des rares fois où j'ai pensé que j'avais fait une mission de trop. Donc il a fallu abandonner l'Afghanistan, sans doute sur le plan humain et sur le plan géographique, le plus beau au monde que j'ai visité. C'est un pays extraordinaire, avec de la petite montagne jusqu'à 7000 mètres. Des gens merveilleux et des choses merveilleuses : vous savez, quand vous arrivez sur les bords de l'Amou-Daria, et que vous tombez devant une cité complète bâtie par Alexandre le Grand, c'est féérique !
Que faire ? Alors on s'est dit qu'il pouvait y avoir l'opportunité pour aller en Irak. Je suis donc allé en Irak. Ça, c'est un pays où je ne retournerai jamais. C'était en 1979 et je me suis retrouvé en Irak dans les géôles irakiennes. Ils m'ont relâché la veille de la déclaration du conflit irako-iranien. J'ai eu de la chance parce que quand je vois a posteriori, maintenant, comment ça se passe, on aurait pu y rester beaucoup plus longtemps que prévu. Il y avait malgré tout toujours cette inquiétude sur ce qu'on avait trouvé en Afghanistan.
Je travaillais à l'époque avec un collègue du Muséum à Paris et on s'est dit : "On va aller vérifier, avec les Américains, sur les chantiers de fouilles toutes les différences", parce que c'est quand même surprenant cette différence entre les faunes afghanes et les faunes pakistanaises.
C'est ainsi que je suis entré en relation avec quelqu'un qui est devenu un ami depuis et qui s'appelle David Pilbeam. J'ai travaillé trois ans avec lui au Pakistan. Alors on a fait un certain nombre de choses ensemble. David est un British de Cambridge et c'est lui qui est à l'heure actuelle le Directeur du laboratoire d'Anthropologie de Harvard. Et puis, quand vous êtes sur le terrain, les soirées sont longues et moi j'avais toujours mon idée d'aller à l'Ouest, d'aller à l'ouest de la Rift Valley, et j'ai fini par le convaincre de venir avec moi. Ça présentait plusieurs avantages : le premier étant que je n'étais pas seul et qu'on est plus efficace à deux ; le second étant que, avec l'appui de Harvard, ça faisait mieux dans le tableau, et donc, il était un peu plus facile de trouver des subsides et des crédits pour faire ça.
Nous nous sommes retrouvés au Cameroun. On avait été prudent quand même : j'avais dit à David "On va aller voir mon copain Yves Coppens" qui était, à ce moment-là, professeur au Musée de l'Homme à Paris. Il ne s'agissait pas, non plus, de heurter Yves et de lui dire "Bon, on va tout casser !". Ce n'était pas le but de la manip. Le but était simple, on lui dit : "East side story, c'est bien mais on a décidé qu'on va tester ; on va à l'Ouest. Est-ce que tu es de tout cœur avec nous ? -Naturellement, vous avez tout mon soutien". Et puis on est parti. L'idée, à ce moment-là, aurait été de venir au tchad, directement, mais ce n'était pas possible parce que, au nord du 16e parallèle, dans les années 80, ici, au Tchad, se déroulaient des événements incompatibles avec des activités paléoanthropologiques.
D'abord, il y avait de bons indices parce qu'au nord du 16e parallèle il y avait eu beaucoup de géologues français qui avaient travaillé, et notamment des hydrogéologues qui avaient simplement cherché de l'eau pour les populations locales. Ils avaient fait beaucoup de terrain et trouvé de nombreux fossiles qu'ils avaient ramenés. De telle sorte que, en 1959, on voit apparaître une Note aux comptes rendus de l'Académie des Sciences : "Découvertes de mammifères fossiles dans le Pliocène-Quaternaire du Tchad" et cette note est signée par les géologues en question : Abadie, Barbault et ... Yves Coppens ! Alors, ce qui est amusant, c'est que dans cette Note, on a une faune qui montre qu'à cette époque-là, on a une savane arborée. Coppens se dit (c'était une bonne idée) : "Je vais travailler ici". Et puis, comme il est jeune, dynamique, il obtient alors une bourse de la Fondation de la Vocation, vient au Tchad avec Françoise, qui deviendra plus tard son épouse, et ils vont travailler là cinq ans.
Ils ont beaucoup de chance au départ : françoise, un jour, quelque part (enfin ... au moins l'histoire raconte ça, je n'y étais pas personnellement), au pied de la falaise de l'Angamma, trébuche et donne un coup de pied dans un caillou qui a une forme un peu bizarre. Elle ramasse ce caillou, le montre à Yves, et il faut se rendre à l'évidence ce caillou est un fossile et ce fossile c'est un massif crânio-facial d'hominidé qui va devenir l'homme le plus célèbre du Tchad : le "Tchadanthropus". C'est le "Tchad anthropus" de l'épouse, donc un "anthropus uxoris". C'est un fossile un peu difficile dans la mesure où il y a plus de gangue que d'os, pas facile à étudier, mal daté parce que, avec la faune accompagnante, on ne sait pas trop l'âge qu'il a. Il n'est pas très gros et Yves est persuadé qu'il a trouvé un Australopithecus. Alors, si on reprend les cartes et les publications de l'époque, on voit que Yves écrit : "C'est le premier australopithèque à l'ouest de la Rift valley". Et puis ça se passe mal parce que, cet australopithèque, il apparait de plus en plus que ce n'est pas un australopithèque, c'est plutôt un Homo plus récent.
Donc les choses se dégradent quant à ce fossile et à son appartenance ; parallèlement la ruée vers l'os se fait en Afrique orientale en 1959. Pourquoi en 1959 ? Parce qu'à cette époque là, Louis et Mary Leakey cherchent des australopithèques en Tanzanie. Il leur aura fallu trente ans avant qu'un jour de 1959, alors que Louis fait un accès de malaria et est couché sous la tente, mary trouve le crâne du premier australopithèque - celui que Louis a appelé à ce moment-là le Zinjanthrope, "Zinjanthropus boisei", qui sont les australopithèques robustes.
A partir de cette époque, il va y avoir cette grande ruée de toutes les équipes internationales sur l'Afrique orientale. On se partage le territoire. Du côté français, c'est Camille Arambourg, qui est le Directeur de l'Institut de Paléontologie du Muséum à Paris. C'est donc lui qui part dans la vallée de l'Omo. Le reste de l'Ethiopie est aux mains des Américains ; le Kenya et la Tanzanie, c'est le clan Leakey !
Tout ça avait commencé en Afrique du Sud avec une découverte qui avait été faite encore plus tôt, en 1924, avec la publication de Raymond Dart, du premier australopithèque qui vient de Taung, à la suite du tir de mines dans une carrière exploitée pour la pierre à chaux à 400 Km au S-SE de Johannesburg.
Entre 1959 et maintenant, les découvertes se sont poursuivies en Afrique orientale. Année 1965, Coppens arrête au Tchad parce que Arambourg commence à être vieux et lui dit : "prenez la suite !". Il arrive donc en Afrique Orientale, laisse le Tchad où le Tchadanthrope est devenu un Homo erectus, et il n'est resté vraiment très célèbre qu'au Tchad mais plus dans les communications scientifiques. Donc, Coppens fait les grandes expéditions de l'Omo qui vont conduire à des découvertes nombreuses de fossiles d'hominidés : que ce soit des australopithèques ou des représentants du genre Homo.
On en est donc là, nous, dans les années 80. Je sais qu'au Tchad il y a des faunes visiblement intéressantes, il y a un champ d'investigations possible, mais ... Mais il a la guerre et donc on ne peut pas y aller ! Alors on commence plus au sud. Généralement les environnements volcaniques pour trouver des hominidés sont de bons environnements et donc le pays qui est le plus près du tchad et le plus au sud direct, c'est le Cameroun. A ce moment-là, la situation au Cameroun est bonne, les relations politiques avec la France sont excellentes. Il n'y a pas de problèmes pour avoir des autorisations. Et donc nous voilà rendus avec David Pilbeam au Cameroun. En faisant un peu de bibliographie, on se rend compte que les Allemands avaient trouvé des bois fossiles dans le Sud. On a alors commencé par les plantations d'hévéas du sud de l'Ouest-cameroun et on est remonté peu à peu vers le Nord. On s'est retrouvé sur le plateau de l'Adamaoua-Ngaoundéré. Et puis on est remonté encore jusqu'à Kousseri. Il a fallu se rendre à l'évidence, il n'y avait pas de bonnes formations géologiques pour livrer des hominidés au Cameroun. On a trouvé des formations à -8 millions d'années sur le plateau de l'Adamaoua mais les conditions climatiques sont telles que les eaux qui percolent là-bas ont des pH qui sont aux alentours de 5, c'est-à-dire que tout a fondu. L'environnement n'est pas bon ! Par contre, dans le bassin camerounais de la Bénoué, on a trouvé des dinosaures, des mammifères anciens de 120 millions d'années qui étaient les plus anciens du continent africain à ce moment-là.Donc on a bien trouvé des fossiles au Cameroun, mais on n'a pas trouvé les bons. Il n'y a pas de bons niveaux sédimentaires. Ceux-ci sont déposés par le paléo lac Tchad et bien connus en forage par les "pétroliers", mais ils ne sont pas en affleurement. Ils sont recouverts par des formations plus récentes. Or, j'avais toujours espéré que des rivières, comme par exemple le Logone ou la Bénoué entaillent la roche jusque là ... main non ! Tout cela nous a conduits à un peu plus de 2000 Km au nord, pour trouver de l'Hominidé. Et pour parcourir tout ça, j'ai mis une petite quinzaine d'années. D'abord il faut en avoir envie. C'est intéressant sur le plan humain parce que, quand vous avez une idée qui va à contre-courant, la communauté scientifique se dit, dans un premier temps "Et si dans le fond, il avait raison ?". Alors vous avez toujours quelques personnes qui, prudentes, ne vous aident pas franchement mais restent en attente. Et puis, au bout de quelques années, quand vous n'avez pas trouvé, alors tout le monde dit clairement : "C'est une idée complètement stupide ! On voyait bien ...". Et tout le monde est rassuré.
Petit à petit, les choses se sont améliorées au Tchad. J'y suis venu assez rapidement après avoir rencontré -ça, c'est un peu le hasard- Alain Beauvilain. Il avait été au Cameroun, il était au Tchad, au Centre National d'Appui à la Recherche de N'Djaména, et il avait entendu parler d'une équipe qui était à la recherche d'hominidés. Il est venu un jour me visiter à Garoua pour me dire en substance : "Voilà, je suis en coopération au Tchad, je fais les Vendredis scientifiques du CNAR, j'invite des conférenciers et je serais ravi que vous veniez". Ce qu'il me proposait, c'était de quitter mon camp de base pour monter à 600 Km un peu plus au nord. J'ai acquiescé à la seule condition d'avoir l'autorisation d'amener avec moi des géologues camerounais pour rencontrer leurs homologues tchadiens. J'ai donc fait une conférence au cinéma Vog. J'ai vu beaucoup de monde, ça s'est bien passé et Beauvilain était content. Quand je suis parti, il m'a dit : "je vous dois combien ?". J'ai répondu : "Rien. Moi, je suis ravi ; des géologues des deux pays se sont rencontrés. C'est bien. -Oh, mais si! -Bon, si vraiment vous voulez faire quelque chose pour moi, essayez de me trouver un permis de recherche pour aller travailler au nord du 16e parallèle, au Tchad. Si c'est possible, ça m'intéresse". Je suis reparti. Et puis un jour, en décembre 1993, le téléphone sonne : "Ici Alain Beauvilain, du Tchad. Si vous voulez, vous pouvez venir en janvier et je vais avec vous au nord du 16e parallèle". J'ai dit : "OK, on part !".

Brunet Libye site

Le Pèlerin, 15 février 2007.

Galam

n° 3, juin 1998

Le Père de l'Homme

2e partie

En janvier 1994, nous sommes donc montés au nord de Koro Toro et on a commencé à trouver des fossiles. J'étais stupéfait. Je n'en attendais pas tant. Il y avait des champs de fossiles à peu près partout et on faisait la collecte ; c'était comme si on était à la cueillette des champignons. Bien sûr, il n'y avait pas que des fossiles ; il y avait des restes de toutes les activités qui s'étaient déroulées là depuis quelques lustres. Et puis on rentre, je ramène à Poitiers mes faunes et je les compare avec celles qu'on avait découvertes en Afrique orientale. Evidemment, il y avait des choses qui se distinguaient mais enfin, pour le gros de la troupe, c'était la même chose. C'était donc clair qu'il pouvait y avoir des australopithèques. Et puis tout allait bien, les Tchadiens étaient contents.
Il y a un homme qui a joué un rôle-clé, c'est Abakar qui était le directeur du CNAR et qui vraiment a joué pleinement son rôle. C'est ainsi qu'en 1995 je suis revenu et mon idée c'était de monter un peu plus au nord de l'Angamma. C'est tellement beau ce qu'il y a au sud mais c'est peut-être plus beau au nord, et donc, on va faire le tour, quoi !
J'en étais à une quinzaine d'années de recherches à l'ouest où j'avais carrément annoncé la couleur .... J'allais chercher des vieux singes et je n'en avais toujours pas trouvé la queue d'un. Le seul avantage que j'avais, c'est qu'en étant prof de fac, avec une barbe blanche, on commence à être payé correctement et à mes amis proches qui parfois me disaient : "Tu es un peu fou ! Tu devrais arrêter", je répondais : "oui, oui, bon, d'accord, vous, vous allez en vacances à l'île de Ré, à l'île d'Oléron ; moi, j'irai en vacances au Tchad. Il y a plein de sable, il y en a plus que là-bas. D'accord, c'est toujours à marée basse ...". Je finançais ça sur mes propres derniers.
Et puis ... 95, ça n'a pas été une bonne année climatique. On a subi une tempête de sable d'une violence inouïe avec des vents de plus de 100 Km/heure. On n'avait que deux voitures, pas de tente. C'était devenu invivable, épouvantable. On tournicote là-dedans et puis, un après-midi, Alain Beauvilain m'appelle en criant. Il faut dire qu'il n'est pas paléontologue, il est géographe. Il n'avait jamais vu autant de fossiles de sa vie. Et comme tous les spécialistes, quand vous amenez des gens sur des sites de ce type où vous avez des fossiles qui sont là en surface, c'est comme si vous ameniez une classe de gamins dans un champ de champignons en leur demandant de les ramasser de manière rationnelle. Vous n'allez pas y arriver. Il en est de même là, et vous avez des gens qui courent dans tous les sens parce qu'ils veulent trouver le plus gros. On a beaucoup de mal ... et même avec les collègues, je vois les difficultés qu'on a eues.
Beauvilain avait trouvé un site qui me semblait intéressant. Vous savez, quand vous travaillez depuis quinze ans, il y a des choses que vous sentez, comme ça, de manière intuitive. J'ai dit : "Bon, on va bivouaquer là ce soir". Le matin, je me suis levé de bonne heure et on a eu la visite de nomades.

On a échangé des cadeaux et les femmes ont apporté le lait de chamelle. Il y avait beaucoup de vent. Ces femmes m'ont souhaité plein de bonnes choses et qu'Allah me porte chance. Toujours est-il qu'une heure après, on avait trouvé la première mâchoire d'australopithèque jamais découvert à l'ouest de la Rift Valley, à 2500 Km de la dépression des Afars. C'était 1500 Km plus à l'ouest que Lucy.

Alors, quand vous avez cherché depuis quinze ans, ça fait un gros choc psychologique : il y a plein d'émotions d'autant qu'en cours de route il s'était passé des tas de choses dont je ne vous ai pas parlé. Durant ces quinze années, il y avait eu des merveilleux où on avait trouvé des dinausores, des mammifères, mais il y avait eu des moments dramatiques -l'un d'entre eux étant en 1989 où un collègue de l'université de Poitiers, qui était un ami proche, Abel Brillanceau (avec lequel j'étais parti au Cameroun) est mort là-bas d'un accès de palu résistant et foudroyant. Ça relativise beaucoup les choses de la vie ; avoir un accident de ce type simplement parce que j'avais décidé de tester une hypothèse, un paléoscénario, et que c'est lui qui est mort, il y a un certain sentiment d'injustice. J'ai toujours juré que si un jour on trouvait ce qu'on cherchait, alors, cet homme-là s'appellerait Abel.
Maintenant, Abel, apparemment, est passé dans les mœurs. En plus, il avait beaucoup de chance puisque dans cette région il y a aussi la vallée du Bahr el Ghazal, qui en arabe classique est "la Rivière aux gazelles" ... C'est très beau ! En latin, c'est ce qui a fait Bahr el gazali : il est devenu "Australopithecus bahrelghazali", ce qui rend mes collègues anglo-saxons très mécontents de moi parce qu'ils disent que c'est imprononçable pour eux. Eh bien, tant pis. J'ai dit : "Vous apprendrez ... quoi !".
Abel vivait au bord de l'eau (lacs, rivières) à 3,5 millions d'années. On a toute une faune accompagnante qui est composée de bêtes aquatiques : poissons-chats, crocodiles, tortues, hippopotames. Vous avez des animaux de bord de l'eau (avec des lianes que l'on connaît maintenant dans les forêts-galeries africaines) comme des sangliers de type potamochère actuel. Et puis, on passait à une savane arborée où on a des éléphants, des giraffidés, d'autres formes voisines du phacochère, des carnivores. Parmi ces derniers, on a des choses surprenantes, notamment une loutre géante (qui n'est pas publiée, c'est une nouvelle espèce). Cette loutre à la taille d'un ours et les dents sont telles qu'elle avait un régime alimentaire spécialisé, à base de crabes. Effectivement les eaux douces africaines, là, sont fréquentées par des crabes. Il faut savoir que le lac Tchad, pour le moment, c'est entre 3.000 et 20.000 Km2 et ça se rétrécit comme une peau de chagrin. Quand vous remontez dans le temps, il y a eu des périodes où il y avait ici une véritable mer intérieure avec une faune énorme, très riche, et une végétation luxuriante.
Donc, ... Abel est bien calé, il a sa faune ; dans cette faune, j'ai oublié, vous avez un rhinocéros (l'ancêtre des rhinocéros blanc) qui mange de l'herbe ; il y a un cheval tridactyle (à trois doigts) qui est un brouteur d'herbe aussi. De cette savane arborée, vous avez des espèces de prairie à graminées. Ainsi, sur l'environnement, on est assez bien documenté. Dans les travaux qu'on a poursuivis depuis, nous en avons trouvé deux autres.

Tout cela a conduit les médias à dire qu'Abel bouscule le paléoscénario des origines de l'humanité. Alors, bien évidemment, ça veut dire qu'East Side Story, c'est une hypothèse et que cette hypothèse, dans le meilleur des cas, il faudra la reconsidérer. C'est la première chose. Abel montre aussi que, très tôt, entre 3 et 4 millions d'années, la pré-humanité a eu une très large répartition géographique, depuis le cap de Bonne Espérance, en Afrique du Sud, en passant par le Malawi, la Tanzanie, le kenya, l'Ethiopie et on est rendu au tchad. Mais on en connaît, de fait, jusqu'au golfe de Guinée, parce que, je l'ai dit précédemment, ces niveaux sédimentaires, ils existent au Cameroun - on les connaît en forages - ils n'affleurent parce qu'ils sont recouverts par d'autres formations. Mais les mêmes niveaux existent, et s'ils affleurent, on en trouvera. Cela fait donc une répartition géographique importante sur l'ensemble de cette auréole autour de ce qu'était la forêt dense.

On peut imaginer un autre paléoscénario, sans doute moins précis que le précédent. Les singes, nos ancêtres, ont vécu dans la forêt et puis, un jour, ils sont sortis en lisière. Il n'est donc pas surprenant qu'on retrouve des pré-humains autour de cet immense massif forestier. La question est posée : c'est de savoir à quel endroit exact ? Alors, mon idée est moins belle qu'East Side Story. Je ne pense pas que ce soit une question à laquelle on puisse répondre directement. Vous vous rendez compte, il faudrait être capable de saisir l'instant précis de l'émergence et je crois que l'on n'y arrivera pas. Ce que l'on sait des phénomènes de spéciation - d'apparition de nouvelles espèces - c'est que, quand ils se réalisent, ils se font très rapidement. C'est avec l'aléas du tout ou rien : ou vous avez spéciation et vous avez un groupe, une nouvelle espèce qui démarre, ou alors, vous n'avez pas de spéciation et le groupe en question est éliminé. S'il est éliminé très tôt, vous n'avez pas de trace. Et quand il y a spéciation, autour de cette immense forêt, vous avez un déploiement géographique qui peut être très rapide. Alors, il faut bien voir un instant géologique. Quand on parle, nous, de la vérité du moment, là-bas, dans le meilleur des cas, on est à quelques centaines de milliers d'années près, et encore, il nous faut une précision diabolique pour arriver à ça. Pour trouver l'endroit exact, cela me paraît difficile. Je crois plutôt que la vérité du moment, toutes les informations scientifiques que nous avons, indiquent clairement que les plus anciens primates connus sont africains ; donc le berceau de l'humanité, c'est l'Afrique. Bien sûr, pour un berceau, un continent comme l'Afrique, c'est un peu grand ! Mais enfin, c'est comme ça ... pour le moment.

Abel montre donc une grande diversité. Or, on a eu, je crois, jusqu'à maintenant, cette idée un peu simpliste : on trouvait un australopithèque ancien, on disait : "c'est l'Ancêtre". On en trouvait un, un peu plus récent, on disait "c'est le descendant". Ainsi de suite ... C'est-à-dire qu'on a mis des briques les unes au-dessus des autres. L'évolution humaine est buissonnante, c'est clair. A l'époque d'Abel, on a la quasi certitude qu'il y avait trois ou quatre hominidés différents. Donc la question qui est posée maintenant, c'est de savoir, sur cet arbre, quel est le rameau qui a donné naissance au genre Homo. Mais la question va plus loin : dans le genre Homo, dès le départ on ne parlait que d'Homo habilis ; or sait maintenant qu'il y a Homo rudolfensis à côté, et que ce n'est sûrement pas Habilis qui a donné naissance à l'Homo erectus, mais plutôt rudolfensis, et qu'à chaque fois, on trouve plusieurs hominidés en même temps (là Homo erectus et Homo ergaster). On a toujours eu ce sentiment qu'il n'y en avait qu'un à chaque fois ; or, il faut se rendre à l'évidence : avec ce que l'on sait actuellement, le seul moment de l'histoire de l'humanité où il n'y a eu qu'une seule espèce d'hominidé sur Terre, c'est en ce moment. Cela dure seulement depuis 30.000 ans ! On pourrait continuer sur cette voie, en disant : "c'est inquiétant. Il n'y a plus qu'une seule espèce !". Quand on regarde l'histoire des groupes animaux, il y a toujours un moment où vous avez plusieurs espèces et, avant qu'ils ne disparaissent, vous voyez le nombre d'espèces se réduire. Puis il y a un moment où il n'y a plus qu'une espèce ...

On a assez d'événements maintenant pour voir que c'est assez buissonnant. Le problème qui est posé, c'est à quel moment - puisque les biologistes moléculaires ont clairement montré que la dernière dichotomie est entre les chimpanzés et nous. La réponse qu'on peut donner actuellement, c'est que ça s'est passé sûrement entre -6 et -5 millions d'années. Donc, imaginez, quand vous avez une équipe de chercheurs, que vous êtes au Tchad, que vous venez de trouver le premier pré-humain à l'ouest de la Rift Valley, que vous êtes à -3,5 millions d'années et que vous avez toutes ces données, vous savez que si vous voulez essayer de trouver l'ancêtre à tous, aller très près de la dichotomie, il faut être entre -6 et -5 millions d'années ; donc, vous allez chercher des sites plus anciens, c'est ce qu'on fait.
L'année dernière on a exploité un site dans cette tranche d'âge, et un autre entre -5 et -4. C'est-à-dire qu'à l'heure actuelle on a au moins deux zones fossilifères au tchad dans lesquelles on est sûr que l'on est au-delà de tout ce qui est connu ailleurs. Cela veut dire en clair que le premier reste d'hominidé que l'on va trouver dans ces zones sera le plus vieux, plus vieux qu'en Afrique orientale. Ce qui me conduisait à dire à mon ami Coppens : "Tu laisses tes flèches (parce qu'il dit maintenant qu'il y a eu des migrations) mais quand on aura trouvé le plus vieux, il faudra simplement, au lieu d'admettre une migration de l'Afrique orientale vers l'Afrique centrale, eh bien, on fera l'inverse". Ce qui montre d'ailleurs que, pour le moment, East Side Story, ce n'est pas aussi simple que ça. Cela maintenant, on en a la certitude. Alors ... avoir la prétention de proposer une hypothèse, je crois plutôt qu'à l'heure actuelle il et urgent d'attendre et de voir ce qu'on va trouver, notamment ici, entre -6 et -5 millions d'années? Parce que celui qui est les plus ancien, Ardipitecus ramidus, découvert à -4,5 millions d'années dans le Middle Awash, est un animal bizarre dont on peut se demander s'il est déjà engagé vers les hommes ou vers les chimpanzés. C'est quelque chose de particulier : c'est déjà un animal bipède mais qui est associé à une zone de forêt dense.

Alors ... l'histoire de la bipédie apparue dans la savane, c'est de l'histoire des sciences. La bipédie est peut-être, en fait, apparue plusieurs fois. Donc il se pose à nous plein de questions. Et c'est ça qui est difficile. Le grand public a besoin de certitudes sinon il n'est pas satisfait. Or justement, ce qui est excitant maintenant - et c'est le propre de la recherche - c'est qu'il n'y a pas de certitudes. Tout est possible. La seule certitude qu'on peut avoir c'est que l'on est absolument incapable d'imaginer ce qu'on va trouver. C'est d'ailleurs ce qui nous fait marcher car l'enjeu maintenant , ici, est de découvrir un pré-humain plus vieux qu'en Afrique orientale. Cela a beaucoup de succès auprès des autorités locales. La dernière fois que j'ai rencontré le Président tchadien Idriss Déby, lors de son invitation chez le Ministre de la Coopération à Paris, il m'a dit "professeur, je sais que vous n'avez pas trouvé dans votre site ancien. Mais pour moi, c'est clair : c'est le Tchad qui est le berceau de l'humanité ... de toute manière". Je crois quand même que le Tchad devient un candidat aussi bon que l'Afrique orientale. Il faut continuer et faire du terrain.
On a découvert Abel le 23 janvier 1995. En juillet, je suis allé au Museum National d'Addis Ababa comparer Abel avec les restes d'australopithèques d'Ethiopie. Je l'ai, entre autres, comparé à Lucy qui était là. Donc Lucy, la cousine de l'Est, et Abel, le cousin de l'Ouest (qui ont vécu à peu près à la même époque, Abel entre 3 et 3,5 Ma et Lucy à 3,2 Ma) ont passé leurs premières vacances ensemble en juillet 1995.
La différence la plus simple à faire passer c'est que, au cours de l'évolution, il y a une réduction de la face chez les hominidés et une augmentation de la capsule cérébrale. Bien évidemment, plus vous êtes dérivé, plus votre face est petite, plus votre capsule cérébrale est grande. Chez les Australopithèques on a encore des choses qui sont toutes en museau avec une capsule cérébrale qui est à peine plus grande que celle des singes. Vous avez des Australopithèques du type Lucy ou Abel avec un cerveau qui fait aux alentours de 500 cm3. Il faut savoir que chez les Homo sapiens, la moyenne est de 1600 cm3.
Lucy a une face qui est encore très projetée en avant ; quant à Abel, il a une face beaucoup plus raccourcie : sa mandibule est plate devant cette face qu'on appelle la "face mentonnière". Il n'y a pas de menton ; c'est une structure très récente qui date de quelques dizaines de milliers d'années seulement. Ce qui veut dire, qu'à ce niveau là, Abel est plus évolué, plus dérivé que Lucy. C'est un caractère très humain et on peut considérer qu'il est un bon candidat ancêtre pour le genre "Homo". Par contre, il a gardé des caractères très primitifs : à ses prémolaires, il a gardé trois racines. C'est ce qu'on trouve chez les singes, et chez nous, les Homo sapiens, à l'heure actuelle, les prémolaires du bas ont une racine, quelques fois deux ... jamais trois ! Si vous interrogez un dentiste, il vous dira que dans toute sa carrière, il a vu une fois une prémolaire qui avait trois racines, et c'était pathologique. Ça, c'est assurément un caractère ancestral.

Donc, vous avez un mélange de caractères. Les uns sont restés très primitifs, d'autres sont déjà très dérivés. Beaucoup de ces hominidés anciens ont cette anatomie. On parle d'une évolution qui se fait "en mosaïque", c'est-à-dire que, sur un même sujet, toutes les parties de l'individu n'évoluent pas à la même vitesse. Nos ancêtres d'il y a 20 millions d'années avaient déjà 32 dents, comme nous. Mais notre face se réduit : la place pour les dents devient de plus en plus faible, et pourtant le nombre de dents reste identique. Que se passe-t-il ? Eh bien, ce sont toujours les problèmes qu'on a avec nos dents dites de sagesse, avec les troisièmes molaires. Maintenant on voit des tas de gamins à qui on enlève les germes de ces dents parce qu'un matin ils se réveillent, ils font un trismus, ils sont bloqués, ils ne peuvent plus parler. Dans les populations modernes d'Homo sapiens, on se rend compte qu'on est en train, progressivement, de perdre ces dents et de passer à une formule dentaire de 28 dents chez les plus dérivés, mais il y en a encore très peu.

Nous connaissons les gisements d'Australopithèques :
- Omo, Middle Awash et Hadar en Ethiopie ;
- Kanapoï, Allia Bay, Lothagam et Koobi Fora au Kenya ;
- Laetoli et Olduvai en Tanzanie ;
- Taung, Kromdraal, Sterkfontein, Swartkrans et Makapansgat en Afrique du Sud ;
- et maintenant Bahr el Ghazal au Tchad, dont vous êtes le découvreur.
Nous savons par ailleurs que dans le désert du Niger on ne trouvera que des dinosaures. Alors vers quel autre lieu géographique se diriger en Afrique quand on s'appelle Monsieur Brunet pour rencontrer de l'Australopithèque ? En procédant par élimination bien sûr ! Et ... vers quoi ?

On me pose souvent celle-là et je réponds que je ne vais certainement pas répondre à une telle question et que si je sais où on va en trouver d'autres, naturellement je ne vais le dire. Cela, c'est l'évidence même. Mais je peux vous répondre indirectement.
Je considère, avec mon équipe, que l'apport le plus important que nous nous avons fait c'est de montrer qu'à l'ouest de la Rift Valley il y a des hominidés anciens et, par voie de conséquence, que dans le reste du continent africain on peut en trouver. Si on veut écrire l'Histoire de l'humanité, il faut essayer de faire une synthèse entre ce qui a été appelé "East Side Story" et ce que j'appellerai volontiers, d'une manière symétrique, "West Side Story". Et si on regarde les surfaces considérées, l'Afrique du Sud et l'Afrique orientale, c'est aussi très peu par rapport au reste du continent africain. Il y a donc un champ d'investigations absolument énorme.
Alors j'imaginais qu'un certain nombre d'équipes internationales allaient se lancer à la conquête de ce continent africain, à l'ouest. Que pensez-vous qu'il arrivât ? Ce n'est pas ça du tout ! Des Espagnols sont sur le point de débarquer. C'est très décevant car ça en dit long sur l'espèce Homo sapiens. Après avoir travaillé plus de quinze ans de ma vie à essayer de trouver un pays où il pouvait y avoir des préhumains je pense que, pour des équipes internationales autres, venir opérer au même endroit où j'en ai découverts, je ne crois pas -quoi qu'il se passe - que ce soit particulièrement glorieux ! J'attendais un mauvais coup de la part d'une équipe américaine, ce qui me choque c'est que cela va venir de la part d'une équipe européenne. Et ça me choque d'autant plus que j'avais rencontré, au cours d'un colloque en France, ce collègue de Barcelone et lui avais proposé de venir dans l'équipe travailler avec nous.
Je n'ai pas répondu à votre question. Je pense qu'on peut trouver des Australopithèques partout ailleurs sur le reste du continent africain. Alors, va-t-on en découvrir plus au nord de l'Afrique, c'est-à-dire dans le Maghreb ? A priori pourquoi pas ! Le seul facteur qui pourrait être limitant serait climatique, avec des écarts thermiques un peu plus importants : ces animaux sont au départ tropicaux des pays chauds. Je devais partir en Libye avec des collègues de Madrid mais n'ai pas pu m'y rendre suite à mon infarctus. Il n'est pas impossible qu'on en trouve là-bas ....

Votre découverte est désormais rentrée dans l'Histoire des Sciences. Dans quel sens comptez-vous travailler maintenant ?

J'ai une PME de chercheurs, dont une vingtaine en labo. Si vous imaginez qu'au cours d'une mission de terrain comme celle-ci je dépense en moyenne 20 à 25 ans de crédits de mon propre laboratoire, il faut alors chercher ailleurs. C'est un travail qui à peut-être été, ces dernières années, un peu trop lourd biologiquement, c'est-à-dire qu'il faut être sur la brèche vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Mais je pense qu'on va arriver au bout. Les autorités locales sont très fières de ces découvertes et très réceptives. Il y a un soutien important et les communautés tchadienne et française sont vraiment en phase. Cela m'a très largement aidé. Sinon çà aurait été une mission impossible d'autant plus qu'il fallait que je résiste aux tentations de financements faciles.
Il y aura des dates qui resteront. 1924 : c'est la première découverte d'un Australopithèque sur le continent africain et c'est là que l'on commence à voir le rôle de cette terre dans nos origines. Ce qu'il faut savoir c'est que Raymond Dart, ce jeune professeur, médecin anatomiste, directeur du Laboratoire d'anthropologie à la Medecine school de la Witswatersrand University de Johannesburg, va mettre trente ans pour faire passer sa découverte à la communauté scientifique internationale. La découverte se fait en novembre 1924, la publication dans "Nature" se fait en février 1925 et, à cette époque-là, envoyer un manuscrit de Johannesburg à Londres, cela demande un certain temps. Dart a parfaitement assimilé l'intérêt scientifique de cette découverte et le journal local, qui est le "Star", l'a également compris. Or déjà, à ce moment-là, "Nature" va avoir le monopole sur un certain nombre de choses et va traiter avec le "Star".
Mais à cette même époque, depuis déjà quelque temps, traîne en Grande-Bretagne "l'Homme de Piltdown", cet Homme qui se révélera être une supercherie en 1955. Alors que se passe-t-il ? Les grands savants britanniques cautionnent Piltdown comme "ancêtre" (Piltdown, trouvé ... en Angleterre !) et rejettent le travail de Dart. C'est ce qu'on appelle une "découverte prématurée", une découverte qui ne se fait pas au bon moment. L'opinion n'est pas prête à recevoir cela.
En 1924, l'idée que l'on a sur ce que doit être notre ancêtre est simple : il doit avoir un gros cerveau parce que c'est rassurant. Et s'il doit avoir des caractères primitifs, c'est sur la denture : il doit avoir des dents qui ressemblent à celles des singes. Le fossile de la supercherie scientifique de Piltdown, qui durera presqu'un demi-siècle et fera beaucoup de bruit, était constitué, en fait de Sapiens actuel auquel on avait associé une mandibule d'orang-outan et on avait limé les dents pour qu'on ne puisse pas reconnaître leur dessin. Donc Dart va se battre pendant trente ans pour faire passer son idée face aux "scientifiques anglais" qui ont pignon sur rue. Ils prétendent que sa découverte est un singe et non un pré-homme et la revue "Nature" fera obstruction. Or Dart, à cette époque, est un visionnaire.
Ce qui est amusant, c'est quand on a fait notre découverte à l'Ouest, immédiatement il y a eu un tir de barrage au niveau de "Nature". Cela a duré presqu'un an avant que ma publication ne soit acceptée. Ils étaient furieux qu'on ait trouvé quelque chose à l'Ouest et, en plus, que ce soit un French. Le monde anglo-saxon a mal perçu cela. Alors j'ai peut-être eu la chance d'avoir dans mon équipe David Pilbeam car, lors de la première publication, j'avais associé tous les gens qui avaient, peu ou prou, traversé les quinze années de désert avec moi. Je me souviens, quand je suis rentré, j'ai téléphoné à Harvard à David pour lui dire : "I've got one" et il m'a répondu "It's marvelous !". Et quand j'ai téléphoné à Coppens pour lui dire la même chose, il m'a lâché : "C'est pas vrai ! C'est pas possible !". Il a ajouté : "Tu veux que je te dise ... quand tu es parti, il y a quinze ans, je t'ai dit OK, tu auras tout mon soutien. Mais j'étais persuadé que tu ne trouverais jamais !". Cela veut dire qu'on reste des hommes, on a parfois la faiblesse d'oublier que l'on fait des hypothèses et que ça ne reste que des ... hypothèses ! Alors, maintenant, je vais passer la main.