Tchad, berceau de l'humanité ?

Avec Australopithecus bahrelghazali (Abel) et Sahelanthropus tchadensis (Toumaï), deux fossiles d'hominidés, le Tchad est un berceau potentiel de l'humanité.

Les mises au jour d'Abel et de Toumaï

English site : Chad, Cradle of Humanity ?
voir aussi :les impacts de météorites au Borkou et dans l'Ennedi (Tchad)

La mise au jour d'Abel

En janvier 1994, le Centre National d'Appui à la Recherche (CNAR) organise pour le Professeur Michel Brunet, paléontologue de l'Université de Poitiers, une mission paléontologique dans le désert tchadien. Sur la foi d'informations fournies à Alain Beauvilain par Louis Authosserre, hydrogéologue, et avec la collaboration de son guide, Mahamat Oueddey, guide à Kouba Olanga, onze sites à mammifères sont reconnus à l'est de Koro Toro dans une tranche d'âge 3 à 4 millions d'années. 

À leurs débuts, ces prospections paléontologiques sont largement facilitée par le recours à la "Carte hydrogéologique de reconnaissance au 1/500.000. Notice explicative de la feuille Pays Bas - Largeau" établie par Jean-Louis Schneider et éditée en 1969 par le B.R.G.M. (Bureau de recherches Géologiques et Minières).

En janvier 1995, une seconde mission est organisée avec pour objectif, beaucoup plus au nord, de reconnaître la falaise de l'Angamma, région dans laquelle en 1959 le professeur Yves Coppens avait mis au jour un fossile d'hominidé, le célèbre Tchadanthrope, l'"Homme du Tchad". 

C'est ainsi que le dimanche 22 janvier 1995 vers 15 heures, deux véhicules s'arrêtent à environ quarante kilomètres à l'est de Koro Toro. Ils reviennent de la falaise de l'Angamma (littéralement "Les tombes dehors") au nord des Pays-Bas de la cuvette tchadienne que leurs passagers avaient dû quitter en raison de vents extrêmement violents (plus de 100 km/h enregistrés à Faya) sans avoir réellement trouvé ce qu'ils cherchaient. Ils avaient alors parcouru plus de 3.000 kilomètres depuis leur départ de N'Djaména et formaient l'équipe de terrain de l'année 1995 de ce qui deviendra en 1996 la Mission Paléoanthropologique Franco-Tchadienne.

Cette équipe était composée de : Michel Brunet, Professeur de Paléontologie à l'Université de Poitiers ; Aladji Hamit Moutaye, ingénieur géologue au Projet Minier, projet qui a prêté un véhicule ; Alain Beauvilain, géographe, responsable du projet "Appui à la recherche scientifique tchadienne" ; Najia Beauvilain, intendante de cette mission ; Mamelbaye Tomalta, chauffeur au Projet Minier ; Mahamat Oueddey, guide de Kouba Olanga et Mahamat, commerçant de son état, qui avait demandé à être transporté de Faya à N'Djaména.
L'équipe était sur le chemin du retour et se dirigeait, sur une idée d'Alain Beauvilain, vers les zones fossilifères reconnues l'année précédente afin d'y constater le travail en un an des agents de l'érosion, vents et pluies, la saison des pluies 1994 ayant été abondante jusqu'au cœur du désert. C'est alors que, du haut d'un cordon sableux bien marqué (du nom de “Goz Kerki” qui veut justement dire “cordon sableux”) qui aurait limité il y a quelque dix à six mille ans les rivages d'un lac, le chauffeur du premier véhicule, Alain Beauvilain, aperçoit de loin des masses sombres posées sur des étendues de grès blancs. Celles-ci sont les os fossilisés de gros animaux qui vivaient là voici trois à quatre millions d'années : ancêtres des actuels éléphants, hippopotames, rhinocéros, girafes, chevaux, gazelles, ... mais aussi crocodiles, tortues, poissons, .... Nous sommes sur ce qui devient KT 12, site fossilifère quelques centaines de mètres plus à l'est que les sites reconnus en 1994.
La fin de cet après-midi est consacrée à la collecte des grosses pièces tandis qu'Alain Beauvilain met en place un carroyage. Un fragment de mandibule de cochon donne déjà une première émotion au Professeur Brunet mais ... ce n'était que du cochon. Tôt le 23 janvier, sous le regard de nomades venus observer les curieuses activités des visiteurs, chacun passe de carré en carré en observant minutieusement chaque élément contrastant avec la surface plus ou moins régulière du sol. Mamelbaye Tomalta, qui était malade, se joint au travail vers 8 heures 45 et presque aussitôt appelle le Professeur Brunet pour lui signaler un fossile retourné dans le sable afin que celui-ci achève son dégagement. Ce fossile, c'est la mandibule d'Abel, Australopithecus bahrelghazali.


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Abel, Australopithecus bahrelghazali, à l'instant de sa mise au jour (photographie Alain Beauvilain).

La mise au jour de Toumaï

En juillet 2000, une mission à l'est du Bahr El Ghazal s'était déroulée dans des conditions climatiques très favorables. Au lendemain du violent orage du 14 juillet 2000, que la mission avait rencontré vers Salal, le sable avait été tassé par la pluie tandis qu'un puissant flux de mousson avait considérablement attiédi et humidifié l'air en même temps que son orientation inverse de celle de l'harmattan avait gommé les rides sableuses de quelques décimètres que ce vent crée tout au long de la saison sèche. Outre les sédiments prélevés dans un chenal, sur des sites de 4 à 5 millions d'années dans la zone fossilifère de KL, pour qu'ils soient triés à la loupe à N'Djaména dans la perspective de trouver des fossiles de micro-mammifères (rongeurs, insectivores), sur le chemin du retour cette mission avait mis au jour une nouvelle mandibule fossile d'hominidé sur le nouveau site de KT 40. Nettement au sud de KT 12, le secteur de KT 40 n'était jusqu'alors qu'une zone de passage rapide afin de gagner au plus vite N'Djaména. Sans contrainte de temps, il paraissait intéressant de prospecter à proximité de l'itinéraire. Bonne idée... puisqu'aucun hominidé n'avait été mis au jour depuis janvier 1995.

Les conditions naturelles ayant été excellentes, une nouvelle mission de recherche, comprenant les mêmes personnels du CNAR, est engagée en juillet 2001 par le CNAR avec le soutien de la Coopération française. Cette mission devait procéder, à l'ouest du Bahr El Ghazal, au sein de la zone fossilifère dite de Toros-Menalla, reconnue depuis 1997, à la reconnaissance détaillée d'un petit secteur situé au nord et à l'est des sites fossilifères déjà reconnus. L'intérêt de ce petit secteur réside dans sa position topographique en contrebas du seul talus important de la région, talus parfaitement indiqué sur plusieurs dizaines de kilomètres sur les cartes topographiques de l'IGN, et où les terrains affleurants sont donc plus anciens. Pourtant il n'avait pas été possible de convaincre les scientifiques expatriés en mission d'y accorder de l'importance.

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Le seul talus important de la région, ici à TM39 (photographie Alain Beauvilain).

Aussi, bien que très proche de nos itinéraires d'accès aux principaux sites de Toros-Menalla, mais séparée d'eux par un système dunaire, une vaste zone inconnue subsistait, tenue à l'écart des cheminements antérieurs par ses difficultés d'accès, notamment des zones de sables ici peu porteurs, là formés de rides sableuses. La pluie escomptée, les effets du flux de mousson sur les rides sableuses et le minimum de matériel emporté par une mission ne comportant que quatre participants devaient permettre une reconnaissance aisée. Las, faute de pluie, les températures furent extrêmes comme le montrent les données de la station climatologique de Faya, oasis située à environ 250 kilomètres de la zone parcourue : températures sous abri, minimum entre 23,5°C le 17 juillet et 30°C le 12, maximum entre 41°C le 19 juillet et 44,3°C les 14 et 15 juillet ; températures au sol : minimum entre 20,5°C le 13 juillet et 28°C le 11, maximum entre 50,5°C le 11 juillet et 58°C les 14 et 16 juillet ; humidité relative à 6 heures, minimale le 12 juillet avec 11%, maximale le 20 juillet avec 58%, humidité relative à 12 heures, minimale le 17 juillet avec 8%, maximale le 19 juillet avec 30%.
Aux températures fortes s'est donc progressivement ajoutée une humidité relative de plus en plus élevée sans jamais toutefois entraîner de pluie sur l'itinéraire. Par contre les nuits ont été fréquemment troublées par de violents vents d'orages, vents tourbillonnants véhiculant des gouttes d'eau depuis le centre des orages pourtant localisés à une centaine de kilomètres.
Grâce à un nouvel itinéraire plus direct, la mission partie le 9 juillet de N'Djaména arrive le 10 juillet vers 13 heures dans la zone fossilifère. Après avoir assuré le suivi d'un certain nombre de sites connus, ce qui permet à la fois de mettre au jour de nouveaux fossiles et de découvrir de nouveaux sites, la mission s'engage à partir du 14 juillet dans la reconnaissance de la zone nouvelle. Des sites fossilifères particulièrement riches sont découverts. C'est ainsi que les 16 et 17 juillet les véhicules ne se déplacent pas puisque ces journées sont consacrées à l'inventaire provisoire et à l'emballage de nombreux fossiles. Ces sites apparaissent comme étant de véritables cimetières, notamment d'Anthracotheriidae (animaux intermédiaires entre le cochon et l'hippopotame qui ont disparu voici 5 millions d'années) et d'Hippopotamidae parfaitement conservés, tous mis au jour sur les nouveaux sites de TM 254 à TM 260. Ces sites, très proches les uns des autres puisque uniquement séparés par des barkhanes (dunes en croissant), forment en fait un nombre plus réduit de zones fossilifères. Une douzaine de kilomètres sont parcourus le 18 juillet, journée au cours de laquelle cinq sites sont découverts. Le campement du soir est installé sur une dune dominant un très vaste site, qui est alors sommairement parcouru.

Le 19 juillet au lever du soleil, l'espace fossilifère à reconnaître est partagé entre les quatre hommes. Presque aussitôt, à proximité de fossiles d'anthracothères et d'Anancus (Proboscidiens ou "éléphants anciens"), Ahounta Djimdoumalbaye met au jour une tête particulièrement bien conservée d'un hominidé. C'est ainsi que un an et un jour après avoir mis au jour une nouvelle mandibule d'hominidé sur des sites compris entre 3 et 4 millions d'années situés à l'est du Bahr el Ghazal, la même équipe de terrain du Centre National d'Appui à la Recherche met au jour 200 kilomètres plus à l'ouest sur des sites bien plus anciens, le cinquième fossile d'hominidé tchadien. C'est Toumaï, Sahelanthropus tchadensis. La présence d'anthracothères et d'un Anancus, à peine dégagé du sédiment gréseux dans lequel il est pris, nous font comprendre immédiatement que, sur le nouveau site de TM266, nous sommes en présence de fossiles de plus de cinq millions d'années.
La journée du 19 juillet est consacrée à inventorier et à emballer les plus beaux fossiles de ce site dans des conditions climatiques extrêmes : 31°C et 53% d'humidité relative à 6 heures, 40,5°C et 30% d'humidité relative à 12 heures à Faya, maximum au sol de 55°C ... Au total 141 fossiles sont inventoriés.

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Emballage et catalogage des fossiles de TM 266 le 19 juillet 2001 en début
d'après-midi par 55°C au niveau du sol (photographie Alain Beauvilain).

Toumaï, qui a passé toute la journée sur son lieu de mise au jour, est emballé le dernier vers 17 heures après avoir, en quelque sorte, supervisé le travail durant tout le jour.

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Emballage et catalogage des fossiles collectés près de Toumaï en début de soirée du 19 juillet 2001. De gauche à droite, Mahamat Adoum, Ahounta Djimdoumalbaye et Fanoné Gongdibé. Le crâne est entre les jambes d'Ahounta et le fémur au bas du large pinceau. (photographie Alain Beauvilain).

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L'emballage du crâne qui sera baptisé Toumaï,
Sahelanthropus tchadensis,
est réalisé en dernier (photographie Alain Beauvilain).

La nuit qui débute sera la pire qu'ait connue l'ensemble des missions paléoanthropologiques. Les orages, de plus en plus menaçants, zébrent au sud le ciel de leurs éclairs tandis que de violents vents tourbillonnants chargés de gouttes d'eau empêchent de trouver une protection pour dormir. Au matin, tous les effets sont sous le sable projeté au cours de la nuit, les véhicules fortement inclinés par la déflation éolienne tandis qu'un souffle de mousson, plus puissant que les plus forts vents de sable, parcourt la plaine.
Les réserves en eau, calculées au plus juste, ne permettant plus de prolonger sans risque cette mission, et les deux véhicules étant très lourdement chargés par les 560 très beaux fossiles qui viennent d'être mis au jour, le retour sur N'Djaména débute dès le 20 juillet. Une sommaire tournée de reconnaissance permet, outre le site de TM 267, de prendre conscience de l'immense potentiel fossilifère de ce secteur.
C'est alors que les problèmes débutent. Un pneu du véhicule transportant le futur Toumaï éclate après moins de cinq kilomètres alors que, pour limiter le poids des véhicules, seules deux roues de secours avaient été embarquées. Vers 12 heures, le radiateur du même véhicule entre en ébullition. La cause n'en sera jamais trouvée et le problème se résoudra tout seul et ne se reproduira plus. Le soir, la mission campe peu au sud de Salal. Le 21, vers 4 heures 30, le bivouac est préciptamment levé, un puissant orage s'annonçant. Les véhicules commencent à filer dans l'aube noire qui se lève mais très rapidement l'orage se déchaîne transformant le Bahr el Ghazal en un fleuve improvisé d'eau et de boue. Il pleuvra jusqu'à midi ! Après avoir cette fois dû tracter le véhicule transportant le futur Toumaï, immobilisé dans un ruz, puis écoper une mare pour permettre le redémarrage du véhicule qui y avait échu, ayant glissé sur l'argile, la mission, à la tombée de la nuit, atteint Moussoro ayant parcouru 160 kilomètres en 15 heures. Le 21, un second pneu éclate entre Massakory et Massaguet .... La malchance s'arrête là. A Massaguet, les deux véhicules s'engagent d'autorité sur la nouvelle route fraîchement goudronnée de Djermaya-Massaguet alors que, dans la plaine argileuse, le bas-côté n'est qu'une longue suite de véhicules immobilisés car 'emboués'. Les quatre missions, qui se succéderont jusqu'en mars 2002, ne connaîtront aucune crevaison ni une autre panne. Toumaï luttait-il pour ne pas quitter la terre qui l'avait vu naître et où demeuraient ses parents ? Nous nous promettons alors d'aller chercher les dits parents et ce sera ces quatre participants à cette mission de juillet 2001 qui les trouveront.

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Tractage du véhicule le 21 juillet (photographie Alain Beauvilain).

Sahelanthropus tchadensis

La découverte décrite par Ahounta Djimdoumalbaye.

"Du sommet des dunes aux abords du site 265 qu'ils avaient escaladées pour scruter l'horizon, Mahamat Adoum et Fanoné Gongdibé ont découvert un vaste terrain dégagé. Et c'est comme ça que nous sommes tombés sur le site 266 vers 17 heures. Nous sommes arrivés là, nous nous sommes installés. Alain Beauvilain et Fanoné sont descendus aussitôt pour faire une inspection du coin. Mahamat et moi, nous avons juste fait un petit tour dans les abords immédiats des véhicules puis nous sommes revenus déballer les couchages et autres matériels en vue de notre bivouac. Si la matinée a connu dès 7 heures une tempête de sable dont l'intensité ira croissant et qui baissera à partir de 16 heures, la nuit du 18 au 19 restera calme.
Le matin du 19, nous nous sommes levés et comme à l'accoutumée nous avons pris notre café puis nous avons, par précaution, arrangé nos bagages dans les véhicules pour éviter qu'une tempête de sable ne vienne nous surprendre pendant que nous serions en pleine prospection. Et Fanoné est parti très tôt, se dirigeant vers la partie sud du site. Alain et Mahamat ont conduit les véhicules au sommet d'une dune puis ont orienté leurs recherches vers le nord. Moi, je me suis préparé, j'ai pris mon matériel puis j'ai suivi spontanément Fanoné.
Aussitôt je me suis mis au travail mais je ne voyais rien de déterminant comme fossile. Puis je vis une sorte de boule prise dans une gangue noire, poséee là, devant moi. Je ne sais pas pourquoi la chose a capté mon attention. Toujours est-il que je me suis approché et à quelques mètres, j'ai remarqué deux rangées de dents, l'objet étant placé à l'envers. Je me suis demandé ce que cela pouvait bien être. Un maxillaire d'un individu du groupe des suidés (famille des cochons) sûrement. J'ai touché, je trouvais la chose très bizarre parce que totalement encroûtée.
J'ai détaché l'objet du sol car il adhérait à la couche sur laquelle il était posé. Je l'ai retourné et c'est à ce moment que je me suis aperçu que l'autre face laissait entrevoir, entre la masse de concrétions qui le recouvrait, une surface osseuse. Et c'est lorsque j'ai encore retourné la chose que je tenais entre mes mains que j'ai vu les deux orbites, la fosse nasale et les dents maintenant tournées vers moi.
Vu la forme des dents, les orbites et la fosse nasale, ça ne peut être qu'un grand singe" me suis-je dit, évitant de raisonner en termes de primate ou d'hominidé en attendant l'avis des spécialistes. J'ai éprouvé sur le coup un soulagement parce que dès janvier 1999 lors de ma première mission avec l'équipe du professeur Brunet, il m'a fait cette confidence : "Ahounta, c'est toi qui va le trouver. S'il y a un primate ici, je suis sûr que c'est toi qui va le découvrir". Ce que j'ai pris au départ pour de la blague et je n'y ai pas cru. Puis un peu plus tard, au moment de monter dans le véhicule qui devait l'évacuer à N'Djaména suite à une crise de dysenterie, il me répète : "C'est toi qui va le trouver". Et je lui ai répondu : "S'il plaît à Dieu". Et depuis ce jour, lorsque je remets les pieds dans le désert, je sens une certaine pression et je demande à Dieu de m'aider à faire une telle découverte. Je venais en quelque sorte d'accomplir la mission dont m'avait chargé le professeur Brunet.
J'étais donc seul avec le crâne. Je le regardais puis essayais de voir s'il n'y avait pas un fragment à l'endroit où je l'avais arraché. Puis je reportais mon regard sur lui pour le contempler.
Puis je revins à la réalité et me retournai pour faire des signes à Fanoné qui était non loin de là mais totalement étranger à ce que je vivais. J'y parvins enfin ; il arriva à mon niveau et je lui criai "c'est la victoire ! Nous avons ce que nous cherchions !".
(N'Djaména Bi-hebdo, n° 603, lundi 15 - mercredi 17 juillet 2002.

Le paléoenvironnement de Sahelanthropus tchadensis

Les études sédimentologiques de la zone fossilifère de Toros-Ménalla en général et de celle de la mise au jour de Toumaï en particulier, études effectuées par Philippe Duringer et Mathieu Shuster, alors respectivement Maître de conférences et doctorant à l'Université Louis Pasteur de Strasbourg, avec l'appui permanent sur le terrain d'Alain Beauvilain, montrent toutes les mêmes successions d'environnements : des phases de désertification, y compris voici au minimum sept millions d'années, et des phases lacustres se sont succédées au fil des millénaires. Les sondages et les balayages effectués montrent tous les structures en lits obliques des grès entrecoupées par des couches argileuses horizontales riches en fossiles de poissons. En effet, aujourd'hui comme hier, les barkhanes (dunes) présentent une structure interne caractéristique liée à la capacité de transport de grains de sable plus ou moins gros, de poussière et, ici, de diatomites (qui sont hyper légères) par les différents vents en fonction de leur force. Après avoir gravi le versant en pente douce de la dune, ces sédiments se déposent en lits obliques dans la retombée en pente forte. Ces structures dunaires fossiles sont immédiatement présentes sous un très grand nombre de sites fossilifères de la zone de Toros-Ménalla, les fossiles se trouvant à l'interface grès - niveau argileux.

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Alain Beauvilain participant à la réalisation d'une coupe sur le site de TM 266. Le grès humide est meuble et se moule comme un sable de plage (photographie Philippe Duringer).

Rappelons que pour la dernière période humide, les faits sont bien connus puisque un (dernier) MégaTchad s'est développé en deux cycles, de -12000 à -10000 ans BP et surtout après un léger aride à partir de -7000 ans BP avec une extension maximale vers -6000 à -5500 ans BP aux alentours de la cote 320 (voir notamment les travaux de Jean-Louis Schneider). Ce lac s'est alors étendu sur près de 330.000 Km2 et, nord-sud, de Bongor à Faya. Son niveau maximum était limité par l'existence, à l'extrême sud, d'un seuil de déversement vers la Bénoué par le Mayo Kebbi. Il a pu connaître une profondeur de plus d'une centaine de mètres (plus que l'actuelle profondeur de la Manche entre la France et l'Angleterre) dans les Pays-Bas de la cuvette tchadienne, auourd'hui aux cotes 165 - 170 mètres. Ce MégaTchad est donc le dernier d'une série qui débute voici au moins sept millions d'années.

Les barres coquillières proches des sites fossilifères de Kollé indiquent une régression à partir de 5400 BP, régression qu'ont suivi les populations préhistoriques qui ont laissé des vestiges impressionnants par leur ampleur (poteries, pierres taillées et polies d'outils servant notamment à la pêche, scories de bas fourneaux, ...). Lorsque le niveau lacustre s'est trouvé inférieur à 280 mètres, le lac s'est scindé en deux ensembles, Nord Kanem - Pays-Bas au Nord, lacs du Chari - Baguirmi au Sud avec entre les deux le chenal du Bahr el Ghazal fonctionnant comme déversoir des lacs méridionaux.

La tectonique quaternaire a repris les vieilles directions du socle et joué un rôle important dans la morphologie actuelle : affaissement de l'ensemble des Pays-Bas, visible avec les flexures de l'Angamma et accru dans la topographie par la puissante déflation éolienne liée au climat désertique qui s'est mis en place, sillon du Bahr el Ghazal quasi rectiligne, sud-ouest-nord-est sur plus de 400 kilomètres. Cette tectonique quaternaire est contemporaine d'une importante phase volcanique au Tibesti.

Le passage rapide du dernier MégaTchad au désert donne une idée du rythme des variations climatiques et des successions d'environnements opposés qui en dépendent. Si les études montrent que le lac Tchad n'a jamais disparu au cours des derniers cycles arides maintenant toujours, comme aujourd'hui, une zone plus ou moins étendue très favorable à la végétation et donc au développement de la vie animale, les successions de très grands lacs et de déserts ont provoqué des chocs environnementaux considérables sur les différentes espèces animales. Les variations du dernier siècle sur l'organisation de l'espace autour du lac Tchad, les écarts d'une année sur l'autre occasionnés par l'ampleur de la crue, que se soit dans l'erg ennoyé de la région de Bol ou sur les grandes étendues limoneuses de la rive sud, traduisent sur le court terme les phénomènes de bien plus grande ampleur qui ont existé au cours des derniers temps géologiques.

C'est dans une telle suite environnementale qu'ont crû, multiplié puis disparu toutes les espèces animales dont les fossiles sont actuellement mis au jour. C'est dans ce tel contexte de changements climatiques rapides et importants qu'a pu naître l'espèce humaine.


Australopithecus bahrelghazali et

Sahelanthropus tchadensis.

La première découverte, dénommée de manière informelle “Abel”, est officiellement reconnue en novembre 1995 par une publication dans la revue “Nature” avant que le fossile mis au jour ne donne naissance à une nouvelle espèce d'hominidé baptisée Australopithecus bahrelghazali (l'“Austalopithèque du Bahr el Ghazal”) dans une note à l'Académie des Sciences de Paris en mai 1996.
Sur le plan intellectuel, cette première découverte est extrêmement fructueuse parce qu'elle rouvre le débat portant sur les origines de l'homme et parce qu'elle élargit considérablement la zone potentielle de recherche en l'étendant à l'ensemble du pourtour de la zone africaine de forêt dense, que ce soit en Afrique australe ou dans la bande saharo-sahélienne de l'Afrique centrale et occidentale.

La seconde découverte, dénommée de manière informelle "Toumaï", annoncée par le Professeur Michel Brunet le 10 juillet 2002 lors d'une conférence grand public à N'Djaména, en présence du Chef de l'Etat tchadien et de l'ensemble des corps constitués, conférence retransmise en direct et en intégralité à la télévision et à la radio nationales, publiée dans la revue Nature le 11 juillet, confirme pleinement que la zone de recherche des origines de l'homme doit être étendue hors de l'Afrique orientale et australe. Les données géographiques que véhicule son nom scientifique, Sahelanthropus tchadensis, "L'homme du Sahel tchadien", soulignent un milieu biogéographique qui borde l'ensemble du Sahara. Le rôle des MégaTchad peut se retrouver dans les lacs comparables qui ont existé au Mali et au Soudan. Logiquement, les recherches paléontologiques devraient donc se redéployer sur cette partie du continent africain.

Ces découvertes témoignent bien que si l'Histoire des origines de l'homme est popularisée par la recherche du “chaînon manquant”, dans les faits l'arbre généalogique de l'humanité repose sur le hasard de la découverte de fossiles ici et là de par le monde, pièces éparses de rares “chaînons existants” et presque toujours incomplètes rendant difficile leur détermination.
En effet, la découverte d'un squelette presque entier est un événement rarissime et scientifiquement considérable au-delà de cent mille ans. Seuls six cas sont aujourd'hui connus, trois pour des cercopithèques (Oreopithecus, mis au jour en Toscane (Italie) dans des terrains de moins neuf à moins huit millions d'années, Mesopithecus pentelici, mis au jour en Grèce dans des terrains de moins sept millions d'années, Paracololus cherneroni mis au jour au Kenya dans des terrains de moins quatre millions d'années) et trois pour des hominidés (“Lucy”, Australopithecus afarensis, connu par les cinquante-deux os de son squelette fossile daté de -3,2 millions d'années, “Nariokotome Boy”, squelette quasi complet d'un jeune Homo erectus, âgé de moins de treize ans et mesurant 1,6 mètre, découvert en 1984 au Kenya dans des terrains datés de -1,6 million d'années, et “Little Foot”, squelette complet d'un australopithèque, mesurant 1,22 mètre, en cours de dégagement à partir de septembre 1998 dans les dépôts datés d'environ -3,5 millions d'années d'un puits comblé de Sterkfontein, près de Johannesburg en Afrique du Sud).
Les autres restes d'hominidés connus se limitent à des pièces très fragmentaires. Par exemple, pour Australopithecus bahrelghazali, il n'a été mis au jour, appartenant à trois individus différents, qu'une mandibule avec sept dents, une prémolaire supérieure et un fragment de maxillaire. En conséquence les difficultés d'analyse sont très grandes et même pour ce qui concerne Lucy, décrite comme une femelle d'une vingtaine d'années (en équivalent d'âge humain), des paléontologues pensent qu'elle aurait pu être un mâle de quarante ans.
Aussi l'arbre généalogique de l'humanité ou, plus exactement, les divers arbres généalogiques proposés relient-ils par des pointillés et des points d'interrogation les quelques chaînons existants ou présumés tels. Il faudra encore de très nombreux témoignages fossiles pour que la lignée évolutive menant à l'Homme actuel soit parfaitement établie.
Il est intéressant de rapprocher le nombre de pièces mises au jour de l'effectif de population initiale. Au Turkana oriental (Nord-Est du Kenya), région particulièrement riche en trouvailles, la proportion générale serait comprise entre deux dix-millièmes et deux dix-millionnièmes, la proportion pour des crânes à peu près complet mis au jour serait entre un cent-millième et un cent-millionnième de la population ayant vécu là ....
Dans ces conditions, il convient de s'interroger sur la pertinence des pièces mises au jour, individus se trouvant dans la moyenne de leur groupe ou bien sur l'un des extrêmes. N'oublions pas que si le volume du cerveau de l'homme actuel est en moyenne de 1.400 cm3, celui de l'écrivain Anatole France n'était que de 1.000 cm3 et que, par exemple, nous croisons chaque jour des individus de taille très différente.

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